L’opposition en flammes
Le 16-11-2008 par Benjamin Wiacek
Les récents affrontements entre factions rivales au sein du parti El Ghad, soulignent une nouvelle fois la crise de l’opposition politique en Egypte.
Jeudi 6 novembre, 10h30, la place Talaat Harb en centre-ville vit une scène de western moderne : le siège du parti d’Ayman Nour, el Ghad, a ouvert ses fenêtres et scande quelques slogans à la face d’autres partisans du même parti qui, eux, manifestent dans la rue. Puis tout s’accélère : des pierres sont lancées sur l’immeuble, dont les occupants répliquent avec des bouteilles vides. En bas, on essaye de forcer la porte de l’immeuble avec des chalumeaux et des poutres. Les "assiégés" lancent une couverture enflammée, qui n’a d’autre effet que de renforcer la hargne de ceux d’en bas qui, peu après, se mettent à lancer des cocktails molotov. L’un d’eux atterrit dans les bureaux du parti, et tout prend feu.
La place, d’habitude occupée par les policiers, est livrée à elle-même. Pas un officier ne vient troubler les affrontements, malgré la dizaine de camions des forces d’intervention stationnés dans une rue parallèle. On laisse faire. Les pompiers finissent par arriver, puis des ambulances, alors que dans la rue, les "assiégeurs" chantent de joie, scandant des slogans au nom du Ghad, et immortalisent l’évènement avec leurs téléphones.
Une histoire à rebondissement
Ces affrontements sont le résultat d’une longue crise interne au sein du parti, commencée aux lendemains des élections présidentielles de 2005, pour lesquelles Ayman Nour était candidat face à Moubarak et la condamnation de l’avocat, peu de temps après pour "fraude", à 5 ans d’emprisonnement.
Selon le centre d’études pour le développement Ibn Khaldun, le gouvernement laisse les partis politiques se créer et se développer, tant qu’ils ne lui font pas d’ombre. Or, en 2005, Nour avait acquis un prestige et un pouvoir certains, d’où la volonté de diviser le parti pour le briser. En apportant son soutien à d’autres membres du parti Ghad, tels que Moussa Moustapha, le gouvernement a créé des dissensions au sein du mouvement.
C’est ainsi que Moussa Moustapha est devenu le leader officiel du parti par décision de justice, occultant le fait que Gamila Ismaïl - la femme de Nour - et ses partisans en détenaient le pouvoir légitime. D’ailleurs, c’est parce que ceux-ci gardaient la mainmise sur le siège du parti à Talaat Harb, que le Procureur de la République a lancé une procédure pour que le cabinet d’avocat de Nour et ses locaux – à l’origine propriété privée de Gamila Ismaïl – reviennent officiellement à Moussa.
D’où les affrontements de la semaine dernière, quand les partisans de ce dernier ont voulu prendre possession des lieux. Et suite à l’incendie de l’immeuble – provoqué par les cocktails molotov lancés par les hommes de Moussa – le Procureur de la République a également intenté une action en justice contre l’épouse de Nour pour atteinte à l’ordre public, violence, dégradations et incendie volontaire…
Un pouvoir d’opposition tué dans l’œuf
Ceci n’est qu’un élément de plus à apporter à la politique du gouvernement vis-à-vis de l’opposition. "Le pouvoir utilise le principe de la carotte et du bâton : soit il autorise les partis et veille à ce qu’ils n’acquièrent pas de réel pouvoir, soit il les brise" explique Taha Aala Ahmed, chercheur au centre Ibn Khaldun. "Quand le parti Ghad a été créé, personne ne connaissait Nour, et il n’avait aucun soutien. C’est suite à l’élection que le gouvernement a décidé d’agir", rajoute-t-il.
Un scénario similaire s’est déjà produit avec le parti Néo Wafd, ou encore le mouvement Kefaya. Cependant, le régime ne peut pas contrer toute opposition, car elle représente un certain intérêt. "Avoir des ennemis donne un mobile pour devenir plus fort, pour agir d’une façon violente. Si tous les partis d’opposition disparaissaient, ou n’avaient plus aucun moyen de contestation, le gouvernement ne pourrait plus justifier sa politique ultra-sécuritaire", commente Taha Ahmed.

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