Numéro 85, semaine du dimanche 14 décembre 2008

le magazine francophone d'Egypte


L’Egypte : stable dans le handicap

Le 21-09-2008 par Guillaume de Dieuleveult

Catastrophes, scandales, corruption, chômage, explosion démographique… Comment le régime égyptien tient-il ? Les éditions Autrement publient un essai de Jean-Noël Ferrié. Directeur de recherche au CNRS, politiste, il a été deux fois en poste au Cedej et tente d’apporter une réponse.

Entre dictature et islamisme D’où vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?

D’une sorte d’énervement. On décrit toujours l’Egypte comme un régime au bord du gouffre, une cocotte-minute prête à exploser. Or je me suis aperçu, en y vivant, que malgré les crises, le gouvernement tient. Comment un régime qui accumule tant de handicaps fait-il pour rester stable ? J’essaye de montrer dans cet ouvrage que c’est précisément grâce à ses dysfonctionnements que le régime égyptien demeure.

Comment expliquez vous ce paradoxe ?

Le gouvernement égyptien a une marge de manœuvre très faible. Les Egyptiens le savent bien. Mais au lieu de se retourner contre lui, ils se réorientent vers les capacités de leur entourage. C’est le règne de la débrouille et du clientélisme. Et finalement les citoyens eux-mêmes prennent en charge les handicaps du gouvernement égyptien. Un exemple classique : les cours privés. Quasiment tous les élèves égyptiens en prennent. C’est presque une obligation car l’école est déficitaire. Les professeurs des écoles publiques mutent le soir en professeurs privés et peuvent ainsi doubler ou tripler leur ridicule salaire de base. Ce sont donc les familles égyptiennes qui paient les professeurs de l’école publique et cela décharge l’Etat.

Cela suffit il à garantir la stabilité du régime ?

Non, le pouvoir égyptien a aussi l’avantage des systèmes autoritaires : le temps est avec lui. Il n’est pas tenu aux mêmes résultats que les gouvernements démocratiques. Les élections sont truquées, le régime n’a donc pas besoin de rendre des comptes à sa population, cela lui assure une sorte de sérennité. C’est très visible dans la façon dont le gouvernement égyptien gère les catastrophes. Voyez les éboulements du Moqqattam : ils soulignent l’incapacité du gouvernement égyptien à se préoccuper du bien public.

Partout, le gouvernement laisse les choses en l’état : tant que ça tient, ça tient. Rien n’est prévu pour faire face à un accident et quand cela arrive, les proportions sont hallucinantes ! Le chef de l’Etat se met alors au premier plan, il fait quelques déclarations radicales, la presse s’emballe un peu et deux semaines plus tard, tout est fini, oublié. La principale préoccupation du gouvernement égyptien est sa stabilité. C’est dans cet unique but qu’il gère les catastrophes et plus globalement, l’Egypte.

Extraits

La crainte de la sanction
"Dans les démocraties, les élites gouvernantes sont généralement soumises à la  crainte diffuse d’une sanction précise : perdre les élections. Comme beaucoup de choses peuvent entrer dans une configuration de défaite, leur crainte est diffuse, tout et rien étant inquiétant. Dans les autoritarismes, les élites gouvernantes sont, au contraire, soumises à la crainte diffuse d’une sanction précise, perdre le contrôle de la rue, ce qui peut arriver n’importe quand ou jamais, de sorte que presque tout les inquiète sans que rien soit précisément un objet d’inquiétude."

"Ca ne marche pas"
"Les insuffisances du système de protection sociale comme celles du système éducatif sont, certes, unanimement décriées (…) ; c’est un savoir partagé par tous les Egyptiens – tout le monde sait que tout le monde sait que « ça ne marche pas » - et le sujet de nombreuses plaintes et récriminations. Pour autant, il n’en découle aucun mouvement social, aucune action collective d’usagers mécontents (si l’on excepte les manifestations locales et ponctuelles). Le mal est connu, mais cette notoriété ne le fait accéder à aucune forme de grandeur publique. La raison est simple : il n’y a de grandeur publique que si le destin des gouvernants est en jeu, or ce n’est pas le cas ici, contrairement à ce qu’il en serait dans les démocraties."

Le bien public
"Le respect de l’intérêt commun et de la déontologie est conçu comme découlant essentiellement de vertus privées, du fait d’être « fils de famille ». Mais ce n’est pas, bien sûr, la  seule raison de respecter les normes. L’autre raison, encore plus répandue, vient du souhait d’être un bon musulman. (…) Cette tendance à respecter les normes publiques non pour elles-mêmes mais en fonction de normes privées isole également les agents publics du jugement de l’opinion citoyenne."

La cocotte-minute
"Au terme d’un demi-siècle d’évolution politique, l’Egypte apparaît moins comme cette Cocotte-Minute prête à exploser, à force de mécontentements, de frustrations et de déceptions accumulés, que se plaisent à dépeindre trop de commentateurs, que comme une société parvenant, tant bien que mal, et pourrait-on dire avec opiniâtreté, à absorber les facteurs de ruptures."


L’Egypte entre démocratie et islamisme, Jean-Noël Ferrié, éditions Autrement, 125 pages, 13 euros.


Commentaires

Vous

Le probleme en Egypte c'est que on fait semblant. On fait semblant qu'il y a un systeme hospitalier, un systeme educatif,etc... Tout ce qui releve du secteur public est trois fois nul. La classe bourgeoise s'en tire grace a ses revenus. Mais que peut-on faire face aux nuages noirs qui infectent le ciel du Caire et d'ailleurs / Maintenant qu'on a un ministere de l'environnement, on ne peut pas comprendre comment il n'arrive pas a trouver une solution a ce fleau depuis cinq ans. Et ce n'est pas le seul probleme qui cause des allergies pulmonaires... il y a aussi l'eternel probleme des ordures !

malika

oui mais enfin quid des familles "pauvres" qui elles sont totalement analphabètes et ne peuvent pas payer des cours particuliers ????? De fait le système égyptien ne repose que sur l'hypocrisie de la classe moyenne, et la résignation du peuple comme écrivait un ancien poète arabe " Dieu donna à chaque pays arabe deux choses une qualité et un défaut la Syrie, pris l'intelligence et la subversion, l'Irak, pris la force et la malchance, la Lybie pris le désert et la puissance et l'Egypte prit la beauté et la résignation " je cite de tête si quelqu'un connait qu'il me corrige j'aimerais retrouver et l'auteur et la citation exacte, merci à qui pourrait me dire Malika Bruxelles


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