La fin d’un paresseux
Le 29-06-2008 par Guillaume de Dieuleveult
L’écrivain Albert Cossery est mort à Paris, la semaine dernière. Il avait fait de la paresse un pilier de son œuvre et de sa vie.
"Avec Albert Cossery, nous sommes dans un grand embarras, car nous avons affaire au type même de 'l'écrivain malgré lui' ", disait de lui George Henein, autre écrivain égyptien de langue française.
Dandy et désinvolte, Albert Cossery avait fait de sa nonchalance un art de vivre et de sa paresse une œuvre d’art : huit ouvrages où la flemme et le dénuement du peuple égyptien tenaient le premier rôle.
Il est mort le dimanche 22 juin dans la petite chambre de l’hôtel La Louisiane, qu’il occupait depuis plus d’un demi-siècle. Dans le Paris momifié du Saint-Germain des Prés, il faisait figure d’un sphinx. Rendu muet par deux cancers à la gorge, malgré ses 94 ans, il se rendait encore quotidiennement chez Lipp ou au Café de Flore, ces brasseries qui connurent leur heure à l’époque de Boris Vian, Juliette Gréco, Albert Camus, Henri Miller, ses amis.
Georges Moustaki, un autre grand paresseux d’origine égyptienne, s’enorgueillait lui aussi de son amitié, dans un hommage publié par le journal Le Monde, la semaine dernière : "notre naissance égyptienne commune et le même regard que nous portions sur la vie et le monde créèrent entre nous une indéfectible complicité. Dilettante consciencieux, il écrivait parcimonieusement mais avec une grande rigueur et donnait à la paresse un sens idéologique subversif - à l'instar de certains sages populaires que j'avais connus au Caire, qui enseignent avec sérieux l'art de l'oisiveté."
À la question "pourquoi écrivez vous ?" on dit qu’il avait répondu : "pour que quelqu’un qui vient de me lire n’aille pas travailler le lendemain." Il savait se rendre convaincant. Extrait :
"D’un mouvement lent, profondément inutile et en dehors de l’existence, il abandonna le siège sur lequel il était comme cloué depuis le matin, puis il s’étira à plusieurs reprises, et bâilla d’une manière dégagée, sublime. Sa galabieh blanche tirait sur un gris lamentable. Il n’était pas sale seulement par pauvreté, mais par simple oubli de toutes les choses étrangères à son rêve intime, son rêve noble, tellement précieux et divin qu’il avait peur de le perdre en route s’il bougeait, s’il faisait seulement le moindre geste. Et toute sa personne fondit dans la boutique, s’éparpillant dans l’atmosphère, quand - ayant rejeté le sommeil- il entra dans l’action comme une chose brève et dérisoire." (Le facteur se venge, in "Les hommes oubliés de Dieu", recueil de nouvelles publié chez les éditions Joelle Losfeld. 112 pages. 88 guinées à la librairie Oum el Dounia.)
Commentaires
le pecheur
Article très bien écrit... décrivant aussi bien l'oeuvre que son écrivant!
Pierre
Magnifique hommage du journaliste pour l'écrivain. A travers l'amour et l'admiration, votre prose rend honneur à la poésie de l'artiste qui magnifiait si bien le talent de l'Egypte française.
kemet13@hotmail.com
Mais les Egyptiens sont paresseux; comment ne pas l'être dans ce pays exceptionnel .... juste il y en a qui ont la paresse créative! Merveilleuse paresse d'A. Cossery Zeineb
Vous
Chapeau Guillaume!! C'est exactement ça Albert Cossery, le fainéant dans la vallée fertile...

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