Numéro 63, semaine du dimanche 11 mai 2008

le magazine francophone d'Egypte


Le CFCC se met en grève

Le 16-03-2008 par Louise Sarant

Une vague de licenciements provoque la colère d'une centaine d'employés égyptiens des services culturels de l'ambassade de France.

Le parvis du CFCC (Centre Français de Culture et de Coopération) était baigné de lumière mardi dernier et constellé de pancartes, que les grévistes du centre culturel, du Cedej (Centre d’Eudes et de Documentation Economique, Juridique et Sociale ) et du DEAC (Département d’Enseignement de l’Arabe Contemporain) arboraient fièrement, agrafés sur leurs vêtements. "Non aux licenciements des employés", "Non à l’humiliation des employés", "Non aux dépenses injustifiées", pouvait-on lire sur les écriteaux de la centaine de manifestants réunis en signe de protestation contre le plan de licenciement engagé par le CFCC.

Des pratiques qui s'opposent au code du travail 

Dévoilé en début de mois, ce nouveau plan a déjà touché 14 membres du personnel du centre culturel français, dans des circonstances pour le moins obscures. Convoqués chacun individuellement par Jean-Paul Guihaumé, le nouveau directeur du Centre, ce dernier leur a expressément demandé, sans préavis d’aucune sorte, de signer leur démission, assortie d’une indemnité. Le syndicat CFDT, averti des ces pratiques qui s’opposent au code du travail égyptien, dont dépendent ces membres du personnel, leur a demandé de refuser de signer. Car le code du travail égyptien permet le licenciement dans deux cas précis : en cas de faute grave de l’employé, ou en cas de fermeture partielle ou totale de l’entreprise. Ici, le cadre est largement usurpé.

Manifestants devant le CFCC (photo Louise Sarant)

Alors que la veille encore ils ignoraient la prochaine disparition de leur poste, les employés concernés ont également appris qu'en cas de refus de signer leur démission, ils risquaient un congé forcé, assorti d’un licenciement dès leur retour au travail. "Un ingénieur en informatique a été interdit d’entrer dans son bureau et on lui a mis ses affaires dans un sac poubelle, devant la porte de son bureau. Il travaillait là depuis 7 ans", raconte une syndicaliste, l’air dépité.

Licencier, pourquoi ?

La restructuration du Centre, conséquence de la baisse de 11% du budget alloué par le ministère des Affaires étrangères, est la première raison invoquée, la seconde étant la mise en avant du secteur universitaire. "Pourquoi cette restriction budgétaire se répercute-t-elle uniquement sur la masse salariale locale ?", s’interroge à juste titre le représentant de la CFDT, Sameh El Yamani. "Ces vingt postes qui vont être supprimés vont-ils réellement alléger le budget du centre culturel? Le CFCC préfère avoir recours à des sociétés prestataires qui coûtent beaucoup plus cher qu’à un employé salarié, car ces entreprises ne correspondent pas à l’enveloppe salariale. Rien que pour l’exemple, la société qui s’occupe du nettoyage du CFCC coûte 33 000 livres par mois !"

Travailleurs locaux français augmentés 

Quelques jours avant cette vague de licenciements, les travailleurs locaux français ont été augmentés de 4000 à 5000 livres par mois. Mais il reste des incohérences dans la mise en pratique de ce plan. Car tout le monde, syndicat en tête, a compris que les 11% de budget manquant allaient inévitablement créer des remous, voire mettre en péril quelques postes. Mais ce que tout le monde semble encore ignorer, c’est la raison de cette soudaineté de la part de M. Guihaumé de supprimer des postes, alors que la fin de l’année apporte son lot de départs à la retraite et de démissions. Sachant qu’au deuxième semestre une révision des politiques générales aura lieu à Paris, pourquoi ne pas laisser passer quelques mois avant de prendre des mesures ? 

Un excès de zèle, probablement

Sameh El Yamani a livré à Alif son analyse personnelle : "On n’a vu aucun document stipulant que Paris ait demandé au directeur du CFCC de licencier une partie du personnel. Je pense que la demande a été formulée directement depuis le Caire, par excès de zèle. Car si ce plan est une réussite, on sera applaudi par Paris, qui a l’air de confondre les employés du CFCC avec des rats de laboratoire, dans le but d’étendre ce plan à l’ensemble de son réseau culturel dans le monde."

Mais bien avant d’atteindre une telle échelle, ce sont les autres services de l’ambassade, le DEAC et le Cedej, qui voient l’avenir d’un œil sombre. Alors tous font acte de solidarité, et pourraient bien reconduire la grève la semaine prochaine, si Paris continue de faire la sourde oreille.

OPINION - Bernard Platel : "Un formidable gâchis"

Alif a décidé de publier cette lettre ouverte de Bernard Platel, ancien détaché en Egypte du ministère de l’Education français, pour le développement de l’enseignement du français dans les écoles publiques égyptiennes.

La francophonie au pays des pyramides : histoire d’un formidable gâchis (Bernard Platel)

L'Ambassade de France au Caire licencie. Les personnels en contrat local du service culturel, insensibles à cette nouvelle avancée du dialogue franco-arabe, se mettent en grève.
 
Au-delà de la mesure déplorable qui justifie la résistance d'un groupe de 15 à 30 salariés égyptiens, victimes d'un licenciement économique, c'est un nouvel épisode du repli mondial de la France qui se joue actuellement en Egypte. La méthode et la finalité même de ce "dégraissage" dévoilent en outre des dysfonctionnements graves de nos services à l'étranger, bien plus coûteux aux contribuables français que les salaires dérisoires des collègues remerciés.

Sur le fond. Force est de constater qu'il n'y a plus de politique culturelle française en Egypte depuis au moins 10 ans. Elle ne tient plus que par l'attrait que les Pyramides et Louxor exercent sur quelques noms de la nomenklatura de "Culturesfrance". Et, malgré les apparences trompeuses, ce rayonnement en cours d'extinction est encore plus réduit dans le système éducatif puisqu'il se résume à un soutien aléatoire au service d'une élite marginale qui représente aujourd'hui moins de 1% des bientôt 80 millions d'Egyptiens. Réservée au seul parc des écoles chrétiennes, privées, francophones et payantes, la coopération éducative est d'année en année de moins en moins susceptible d'avoir une quelconque incidence sur le cours des choses et des idées dans ce pays essentiellement arabe, pauvre et musulman.

En clair, le licenciement du "petit personnel" est aujourd'hui d'autant plus injuste et dangereux qu'il va encore retarder la prise de conscience des faillites réelles de notre dispositif. La première cause de l'échec de notre action est d'abord de l'ordre de la vision et de la cohérence politique: la France ne peut pas prétendre jouer un rôle dans l'équilibre méditerranéen et contribuer à atténuer les effets désastreux du prétendu choc des cultures alors que ses services sur place ne sont pas capables d'établir le moindre dialogue éducatif dans le pays arabe le plus important de la région. La seconde cause est à chercher dans la mauvaise gestion qui est faite de nos investissements par notre réseau lui-même. Dans ce pays complexe et heureusement ami, entre poudrière du Moyen-Orient et archéologie, avec un ambassadeur débordé, une hiérarchie de "cadres moyens" pas plus compétente qu'ailleurs mais isolée jusqu'à s'offrir le luxe de ne pas communiquer avec le reste du dispositif expatrié, on obtient une absence totale d'orientation, de motivation et donc d'efficacité. Il est facile dans ces conditions de dénoncer les personnels en surnombre quand c'est l'irresponsabilité des cadres qui leur interdit toute perspective de réussite.

L'exemple de la mission que je viens d'achever au Caire comme attaché pour le français est révélatrice de ces dysfonctionnements. Nommé sur un poste dédié aux technologies éducatives au profil totalement inadapté au pays, je construis pendant trois ans, sans soutien et avec des moyens insuffisants, mais sans que personne n'ait non plus le courage de me désavouer et de m'arrêter, une politique de coopération de rechange qui débouche en juillet 2007 sur l'engagement du Ministre égyptien de l'Education de restaurer pour le français une place acceptable dans l'enseignement public. L'enjeu porte sur au moins 5 millions de jeunes Egyptiens face aux 40 000 élèves du privé. Deux Secrétaires d'Etat viennent à Paris pour discuter du programme quinquennal qui doit permettre de remettre du français dans la société égyptienne "civile" et renouveler à terme le français d'élite à bout de souffle. Le projet est aujourd'hui enterré. Quel gâchis!

A l’heure où Nicolas Sarkozy prétend réformer la France-Afrique et promouvoir l'Union méditerranéenne, cet épisode égyptien envoie un tout autre message. Celui d'une politique culturelle en adéquation partout dans le monde avec l’élitisme de pouvoirs discrédités, la tentation rassurante de l’entre-soi et de la mise à distance des gueux comme des femmes à foulard, l’absence de réel projet de coopération au profit des populations et les dérives de l’action des agents à l’étranger pour qui la "modernisation" de la fonction publique passe d'abord par sa paralysie et son discrédit.

"C'est en Méditerranée que tout se joue, et que nous devons surmonter toutes les haines pour laisser la place à un grand rêve de paix et de civilisation", nous disait le président tout juste élu le soir du 6 mai 2007. Mais au-delà de la rhétorique, comment la France compte-t-elle concrètement s’y prendre pour jeter des ponts entre les peuples des deux rives de la Méditerranée, plutôt que de les couper?


Commentaires

Vous

heureusement qu'IAM est venu... serait-ce un des derniers gages vivant de metissage des cultures?

Vous

Merci à Bernard Platel de partager son expérience et son analyse très éclairante. Merci à Alif de publier ce témoignage en entier.


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