Numéro 81, semaine du dimanche 16 novembre 2008

le magazine francophone d'Egypte


Une journaliste frondeuse

Le 17-02-2008 par Louise Sarant

Delphine Minoui est journaliste en Iran, pays où elle est installée depuis 8 ans. Elle a été l’invitée du pavillon français de la Foire du Livre pour les "Pintades à Téhéran". Rencontre.

Delphine MinouiUne silhouette fine, des tâches de rousseur qui encadrent par petites touches des yeux noisette au regard doux. C’est ce que l’on retient au premier coup d’œil de Delphine Minoui, journaliste de 33 ans lauréate en 2006 du prix Albert Londres, la plus haute distinction française dans le métier.

La première impression est trompeuse : il se dégage de cette jeune femme une fragilité, une douceur qui laissent rapidement place à des traits de caractère très différents : cette femme est une frondeuse, une journaliste de l’extrême qui a, pendant 8 ans, relayé l’information iranienne, irakienne et afghane, parfois au péril de sa vie. Avec clarté et fermeté, elle fait voler en éclat un à un les préjugés, nombreux, qu’occidentaux comme orientaux multiplient lorsqu’il s’agit de l’Iran.

"Parfois il est plus facile d’être une femme journaliste en Iran, car mes interlocuteurs sont plus diversifiés que ceux de mes collègues masculins. Mon voile, ou « visa » comme j’aime à l’appeler, fiché sur la tête, me permet de me fondre dans la masse et je ne suis plus pointée du doigt comme une étrangère. Rien ne m’empêche d’aller interviewer un ayatollah enturbanné de la ville sainte de Qom, ainsi que de pénétrer dans la sphère féminine", explique-t-elle.

 Avant de s’installer à Téhéran il y a 8 ans, la jeune femme, mi-iranienne, mi-française était une parisienne certifiée. Toute petite, avant 1979, date de la révolution islamique qui a donné les rennes du pouvoir aux religieux, Delphine accompagne son père en Iran. Elle y retourne en 1996, et là c’est le déclic. Elle réalise que le climat géopolitique de l’Iran et l’intérêt émergent que lui portent les médias à travers le monde lui offrent une opportunité professionnelle. Elle la saisit. "A l’époque je faisais des aller-retour pour réaliser des reportages pour France Info, France Inter et France Culture, et puis à force j’ai  décidé de poser mes valises et d’y rester pour de bon", explique-t-elle. Elle plonge, elle s’immerge, elle s’imprègne du pays, se familiarise avec la langue persane, qui, d’un babillage hésitant dans les taxis collectifs, deviendra maîtrisée, souple. 

Et la région s’enflamme

Quelques temps après son installation à Téhéran l’actualité s’emballe, le région est à feu et à sang : la chute des Talibans déstabilise la zone et offre des possibilités de reportages à la jeune journaliste, qui n’hésite pas une seconde : "sur un coup de tête j’ai pris l’avion Téhéran-Machad, j’ai loué une voiture pour traverser la frontière jusqu’à Herat, et j’ai couvert l’après chute des Talibans" dit-elle, avec simplicité.

Et puis de fil en aiguille c’est le pays frontalier à l’Est, l’Irak, qui en mars 2003 entre dans une guerre effroyable. C’est par le Kurdistan, semi autonome depuis 1991, que Delphine Minoui pénètre sur le territoire irakien où elle assiste en direct à la chute de Bagdad. Elle y retourne régulièrement, en passant par Tikrit et Kirkouk, avec ses collègues journalistes. Tous évitent de se retrouver isolés, l’odeur des liasses de dollars leur colle trop à la peau

Correspondante régulière du quotidien Le Figaro depuis 2002, Delphine Minoui est au plus près des évolutions politiques, sociales et économiques qui donnent le ton de l’Iran d’aujourd’hui. Et cela déplait à certains. Un groupe d’Iranien opposants au régime, expatriés en France, baptisé "Iran-Resist", l’accuse d’être la "porte-parole du régime des Mollahs dont nous mettons régulièrement à jour les manipulations journalistiques" et son blog a été la victime de hackers.  Elle ignore leur identité, mais pour elle, certaines choses sont très claires : "ce sont des gens qui n’ont pas remis les pieds au pays depuis la révolution de 1979 et qui regardent l’Iran d’aujourd’hui avec des œillères. Le régime iranien est répressif. En revanche, il y a une société civile qui pousse toujours vers le changement et la démocratie, et qui est prête à payer le prix fort. Des journaux réformistes voient le jour, les blogs abondent, des ONG se créent… du coup les membres d’ "Iran-Resist" m’accusent de donner la parole à des gens qui prouvent que l’Iran n’est pas seulement un pays réprimé."

Tranches de vie iraniennes

"Les Pintades à Téhéran" est un recueil de tranches de vie à la sauce iranienne paru aux  éditions Jacob-Duvernet. Cet ouvrage s’inscrit au sein de la collection "Les Pintades" qui picore sur le vif la vie des femmes dans des grandes métropoles. La pionnière fut New-York, puis Londres, et enfin Téhéran…étonnant, voire déroutant de mettre Téhéran là où on attendait l’inévitable Paris ! Et pourtant la vie des Iraniennes a passionné, le livre depuis sa publication en juin dernier connaît un vrai succès en librairie. "Sous le tchador, le string musical" voilà une formule qui vient à l’esprit après la lecture de ce portrait duel, schizophrénique de la femme iranienne, qui sans s’opposer aux lois ultra répressives de la république islamique,  les contournent avec brio et beaucoup d’humour


Commentaires

Delphine C.

Un style accrochant et facile à lire, merci Louise pour ce portrait étonnant d'une homonyme. Delphine

Sophie Nostalgie

Quelle femme! un portrait saisissant et qui donne un coup de fouet. Un style alerte, dynamique. Ca fait du bien de se dire que ce genre de personne éxiste. Merci Louise pour cette rencontre.


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