Frénésie de consommation
Le 27-01-2008 par Arnaud Saint Jean
L’arrivée en masse des Palestiniens de la bande de Gaza a transformé Rafah l’égyptienne et les villes alentour en immenses marchés à ciel ouvert.
Les rues sont bloquées depuis le matin. Au milieu de la foule inextricable, les camions de marchandises forcent le passage, mais mettront des heures à parcourir les derniers mètres qui les séparent de la bande de Gaza. Sur les trottoirs, dans les rares pelouses, ou au milieu du flot, des milliers de vendeurs venus parfois de très loin, écoulent des tonnes de marchandises.
Dans ce gigantesque marché, toutes les monnaies sont bonnes : livre égyptienne, shekel israélien, dollar et même dinar jordanien. Le taux de change se fixe dans la rue, selon la demande. Appuyé contre un mur, un Egyptien n’y croit toujours pas : la banque vient de lui refuser 300 dollars ; les billets étaient faux.
Pénurie de carburant
Sans surprise, les produits de première nécessité sont d’abord recherchés. Lait, huile, bougies et gâteaux secs s’arrachent par kilos. Rapidement, les vendeurs refusent de vendre autrement qu’en gros. Les pharmacies aussi sont dévalisées. Armés de bidons multicolores, les hommes partent en quête de carburant, synonyme d’électricité dans un territoire éclairé surtout aux générateurs. Les stations sont prises d’assaut et les cuves sont rapidement vides, même à El Arish, à 60 kilomètres de là. Pour éviter les émeutes, les camions citernes qui viennent les approvisionner seront escortés par l’armée.
"Un pays est entré dans un autre pays"
Dans sa petite épicerie, Gamal n’en revient toujours pas : "les affaires marchent très fort depuis hier, je n’ai jamais eu autant de clients dans mon magasin. D'habitude, je n'ai que les habitants ordinaires de la ville...même pas 1% de ce qu'il y a aujourd'hui. Mais depuis hier, c'est un pays qui est entré dans un autre pays !"
Gamal jure pourtant qu’il n’en profite pas pour augmenter les prix, trop heureux de pouvoir aider ses "frères de Palestine". Mais le commerce est une chaîne aux effets en cascade : "Les prix augmentent quand même, à cause des fournisseurs. Il y a encore deux jours, les livreurs demandaient 500 LE pour venir ici. Aujourd’hui, ça nous coûte le double."

Des motos en kit
A même le sol, un homme monte une moto en pièces détachées, comme on jouerait aux Legos. Très pratiques pour se déplacer dans la bande de Gaza, ces motos de fabrication chinoise, d’habitudes montées en Egypte, sont les vedettes de la journée. A tel point que les Egyptiens, débordés, les vendent en kit, encore dans leurs grandes boîtes en bois. 8000 LE pour une petite cylindrée en pièces, 8500 si on n‘est pas bricoleur.
Les camions qui les livrent à Rafah n’ont pas le temps de se garer que, déjà, des dizaines d’hommes les assaillent. La transaction se fait au plus offrant, au plus solide et l’argent s’échange de main en main. Sorti vainqueur de la bataille, l’acheteur devra encore se procurer une batterie et du carburant, avant de filer vers Gaza.

Des cigarettes plutôt que de l’huile
Côté palestinien, un vendeur de rafraîchissements s’est installé devant le passage qui mène en Egypte. "Je suis un marchant itinérant et quand le mur est tombé, je me suis dit que ce serait un bon emplacement." Banco, les affaires sont florissantes. Malgré tout, il regarde avec perplexité les Palestiniens qui rentrent chez eux les bras chargés : "Je ne comprends pas pourquoi ils achètent autant de cigarettes ! Au lieu de stocker du lait ou de l’huile pour les prochains mois, ils préfèrent revendre des cigarettes ici. Mais si les prix augmentent à nouveau et que personne ne peut acheter hein ? Avoir de l’argent c’est bien, mais si on ne peut rien acheter pour se nourrir…"
En traversant à nouveau, pour rejoindre la partie égyptienne de Rafah, un mouvement de foule réduit en sang l’achat d’un Palestinien : à ses pieds gît sa chèvre, piétinée par la foule.
Commentaires
Najet Belhatem al Ahram Hebdo
Bravo pour ce dossier! Bonne continuation

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