Numéro 85, semaine du dimanche 14 décembre 2008

le magazine francophone d'Egypte


Egypte-Iran : vers un retour des relations diplomatiques

Le 16-12-2007 par Guillaume de Dieuleveult

Un haut responsable égyptien des affaires étrangères cette semaine à Téhéran, pour une reprise de discussions qui pourrait être lourdes de conséquences. Le point de vue de Mohamed El Deriny, chiite juste sorti des prisons égyptiennes.

Cela n’était pas arrivé depuis 27 ans. Mercredi dernier, Hussein Darar, ministre-adjoint égyptien des affaires étrangères, était en visite à Téhéran, où il a rencontré des responsables iraniens.
Les relations diplomatiques entre l’Iran et l’Egypte sont rompues depuis 1980. À l’époque, la toute jeune République Islamique d’Iran n’avait pas digéré la reconnaissance de l’Etat d’Israël par l’Egypte. Une reconnaissance qui faisait suite à l’accueil du Chah, l’empereur iranien déchu fuyant la révolution islamique. Depuis, les deux pays entretiennent des relations fluctuantes.

L’Egypte et l’Iran ne disposent plus que de sections d’intérêts dans leurs capitales respectives et répondent à un reproche par un autre. Du côté iranien, on se souvient encore du soutien égyptien à Saddam Hussein durant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Les Égyptiens quant à eux n’ont toujours pas avalé qu’une rue de la capitale iranienne porte le nom de Khaled Islambouli, l’un des membre du commando qui avait assassiné le président Sadate. Jusqu’à présent, l’Egypte semblait surtout inquiète de la montée en puissance de l’Irak dans la région. Il y a un an, le président Hosni Moubarak déclarait que les chiites du monde arabe étaient plus loyaux envers l’Iran qu’envers leur propre pays (lire à ce sujet notre interview, ci-dessous).

Tout devrait donc séparer Iran et Egypte. Et pourtant il y a cette visite, au cours de laquelle Hussein Darar a remis un "message" du chef de la diplomatie égyptienne Ahmed Abou Gheit à son homologue iranien. Laconique, un communiqué précise que "les relations bilatérales et des questions régionales et internationales" ont été abordées au cours d’entretiens. "Les deux parties ont qualifié les discussions de constructives et ont décidé de les poursuivre."

La veille, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad se déclarait prêt à se rendre officiellement en Egypte s’il y était invité.
Une telle visite aurait un retentissement certain dans la région. Un rapprochement entre l’Iran, puissance régionale montante et premier pays chiite, et l’Egypte, plus grand pays sunnite, pourrait être lourd de conséquences. Côté iranien on se dit déjà prêt à coopérer sur le nucléaire civil. De son côté, l’Egypte s’est déclarée opposée à l’usage de la violence contre l’Iran.

Une prise de distance vis-à-vis des pressions exercées par le parrain américain, qui serait accentuée par une reconnaissance officielle de l’Etat iranien par l’Egypte.

Avec AFP

Questions à Mohamed El Deriny, militant chiite d’Egypte

Mohamed El Deriny a été libéré de prison fin novembre pour des raisons de santé, après deux mois d’emprisonnement. Intellectuel, militant, il avait été arrêté pour avoir diffusé « des informations mensongères visant à agiter l’opinion publique sur l’existence de la torture dans les prisons égyptiennes” dans son livre “La capitale de l’enfer”.

Mohamed El Dereiny affirme avoir été torturé durant sa détention. Il est chiite et dirige un centre de recherche chiite en Egypte : le Conseil supérieur des Aal al-Bait. Selon lui, il y aurait près de 10 millions de chiites en Egypte. Une information difficile à vérifier mais selon la plupart des observateurs, les chiites formeraient une très petite communauté, malgré une lointaine présence chiite dans le pays.
Selon le dernier rapport de la commission des Etats-Unis sur la liberté de religion dans le monde, une dizaine de chiites aurait été arrêtés entre décembre 2003 et mars 2004. Ils auraient été interrogés sur leurs croyances religieuses et torturés.

Qu’attendez-vous d’une éventuelle reprise des relations diplomatiques entre l’Egypte et l’Iran ?
J’espère que les pressions exercées sur les chiites d’Egypte vont diminuer. Si l’Egypte reconnaît l’Iran, nous ne serons plus suspectés d’être des espions à la solde de Téhéran simplement parce que nous sommes chiites. Et puis cela va améliorer le climat, favoriser le dialogue entre les membres de la communauté musulmane. Cela dit, en tant que chiites d’Egypte, nous n’attendons rien de l’Iran. D’ailleurs, les Iraniens ont plus intérêt à se rapprocher du gouvernement égyptien que des chiites d’Egypte.

A quels problèmes êtes vous confronté dans votre quotidien, en tant que chiite ?
Le problème, ce sont les wahabites (une tendance rigoriste de l’islam, née en Arabie Saoudite) ! Ils considèrent les chiites comme leurs ennemis et ils sont très influents en Egypte. Vous pouvez acheter partout des cassettes avec des prêches qui nous désignent comme des ennemis des sunnites. Hors ce n’est pas vrai et la plupart des Égyptiens le savent bien ! Mais maintenant, si vous déclarez votre identité religieuse et dites "je suis chiite", les gens vont vous mépriser, au mieux.

Et au pire ? Le gouvernement égyptien est-il dur avec vous uniquement parce que vous êtes chiite ?
Plus dur encore que vous ne pouvez l’imaginer…


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