Numéro 81, semaine du dimanche 16 novembre 2008

le magazine francophone d'Egypte


Un Festival tous nombrils dehors

Le 09-12-2007 par Louise Sarant

Le festival de danse orientale consacré aux professionnelles du monde entier, qui doit durer 10 jours, s’est ouvert à l’hôtel  Intercontinental de Guiza mardi.

C’est une floppée de déesses aux formes charnues, aux boucles sophistiquées, ou aux brushing parfaits, qui se sont réunies pour perfectionner leur art, chapeautées par Raqia Hassan, danseuse de renom et chorégraphe émérite. Ce tout jeune festival, qui en est à sa troisième édition, concerne uniquement les professeurs de danse, aspirantes chorégraphes, et chaque journée intensive se partage entre cours pratiques et séminaires sur la danse, la musique et l’histoire de cet art millénaire.
 
Danse, photo LS"Ce sont des professionnelles qui vont travailler dur avec nous pendant 10 jours. Je veux qu’elles puissent avoir matière à enrichir leurs cours chacune dans son école, et qu’elles reçoivent un enseignement historique et théorique d’excellente qualité pendant ces quelques jours", explique Raqia Hassan, d’une voix grave. En l’absence d’école spécialisée en danse du ventre, des diplômes sont accordés ici et là, gage de sérieux du professeur, mais rien n’empêche une novice flairant le bon filon d’ouvrir son école.

Nadia est française. Il y a 4 ans, elle a ouvert une école de danse orientale à Mont-de-Marsan dans le Sud Ouest. Elle assiste au festival d’hiver du Caire pour la deuxième année, "pour progresser encore, et pour me familiariser davantage avec toutes les danses folkloriques d’Egypte". La mine un peu assombrie, elle ajoute "la danse orientale est en pleine progression en France, j’en conviens, malheureusement les femmes s’intéressent peu au contexte historique, sociétal, aux différents folklores qui sont la richesse de cette danse. Au lieu de faire du yoga elles font de la danse orientale…

Un art millénaire 

En Egypte, la danse est un art frissonnant, élégant, honteux pour certains, qui a traversé les âges en suivant les évolutions politiques ou religieuses. Ses origines sont controversées et l’absence d’écrits précis sur son apparition rend difficile un ancrage dans le temps. Elle pourrait prendre sa source dans les anciens rites de fertilité. Cette danse, qui alterne mouvements langoureux, espiègles, et rythmes saccadés, hachés, évoque la sensualité, la féminité et la vigueur. Les troupes de Bonaparte découvrirent cet art lors de la campagne d’Egypte et le terme "danse du ventre" fût dès lors inventé par leur extase devant ces nombrils offerts à la vue, ondulants.

Les années 30 et 40 en Egypte signent l’âge d’or de la danse orientale, les cabarets cossus fleurissent et des créatures de rêves comme Samia Gamal et Tahia Carioca, enchantent colons et riches Egyptiens. Le costume à deux-pièces sequins, traditionnellement associés à la "Raqs Charqi" est en fait directement inspiré du style hollywoodien. Les années 70 et la montée de l’islamisme radical en Egypte signent l’arrêt de mort des "années folles" : certain cabarets sont brûlés, des danseuses sont agressées…

Nagwa Fouad, Sohair Zaki, Mona Saïd, Fifi Abdou, Dina appartiennent à la génération post-casino, mais restent des stars incontestées en Egypte et dans le monde.

Monsieur le professeur de danse

Nabil Mabrouk est professeur de danse orientale et chorégraphe. Il est membre du corps professoral qui va encadrer les professionnelles pendant le festival. 
 

Quelles sont les raisons qui font que la danse orientale égyptienne est une référence dans le monde entier ?

Je vais vous dire pourquoi nous sommes supérieurs en Egypte en « Raqs el Sharqi »  : on a une quantité énorme de danses folkloriques, si on regarde d’autre pays en général il existe une danse nationale. En Egypte chaque région à sa danse propre. Il existe 5 types de danses bédouines différents ! Le Sinaï, Marsa matrouh, la Haute Egypte, le Canal de Suez, aucune de ces régions n’aborde la danse de la même façon. Par exemple, dans la région du Canal de Suez il existe une danse très spécifique, la Bambouteya, qui se pratique avec des cuillères. Et la danse orientale moderne puise dans toutes ces influences, tous ces folklores, et réutilise des aspects techniques qui créent une richesse unique de la danse égyptienne.

Quelle est la finalité de ce festival consacré uniquement aux professionnelles ?

Dans ce festival on insiste sur l’art de la danse orientale, sur sa forme première, pure, héritée de l’époque pharaonique et enrichie par de nombreuses influences. On se pose en fervents défenseurs de la danse en tant qu’art majeur, on suit ses évolutions à travers les époques, les régions, tout en se gardant de reproduire une danse orientale plus commerciale.

La danse orientale commerciale que l’on retrouve à la télévision, dans les cabarets ou les discothèques n’est pas comparable : les danseuses sont très dévêtues, leurs mouvements sont érotiques, aguicheurs avec une volonté affichée d’alourdir les gains… Le but de ce festival est littéralement d’"assainir" l’image qu’a acquise la danse orientale en revenant aux basiques.

Quelles évolutions récentes remarquez-vous dans la vision de la société sur la danse orientale ?

A mes débuts dans la troupe de Mahmoud Reda dans les années 60, on a beaucoup souffert à cause de la pression qu’exerçait sur nous la société : "pourquoi ces hommes dansent-ils ?" Aujourd’hui on a 33 troupes de danse folklorique officiellement rattachées au ministère de la culture. Mais paradoxalement il nous est toujours interdit d’enseigner la danse orientale en Egypte. On donne des cours en dehors d’Egypte, la seule exception étant les deux festivals d’hiver et d’été.

En dehors de cette courte période, il nous est interdit de monter un institut ou une école de danse orientale, le ministère de la culture a rejeté l’idée en bloc, inquiet de se mettre à dos tout un pan de la société traditionaliste,  ultras religieux et membres d’Al Azhar notamment. Mais l’hypocrisie est réelle : il n’est pas rare lors des visites en Egypte d’une personnalité étrangère, qu’une danseuse anime la soirée. Nagwa Fouad a même dansé pour Henry Kissinger dans le palace de Hosni Moubarak dans les années 70 !


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