L'Egypte devient nucléaire
Le 04-11-2007 par Arnaud Saint Jean
Hosni Moubarak a annoncé la reprise du programme nucléaire civil égyptien. Pour gagner son indépendance énergétique et rassurer le monde, l'Egypte en appelle à ses alliés.
L'Egypte réactive donc son programme nucléaire civil, gelé depuis plus de 20 ans et l'accident de Tchernobyl en 1986. C'est Hosni Moubarak qui l'a annoncé, qualifiant sa décision de "stratégique", car justifiée par les intérêts nationaux du pays, en matière de production et d'indépendance énergétiques. "Nous devons nous rendre à l'évidence, le pétrole et le gaz ne sont pas des sources d'énergie renouvelables (...) Et nous devons également admettre que nous sommes confrontés au défi difficile de la hausse de la consommation", a ainsi déclaré le président égyptien, qui s'est empressé de garantir que le programme nucléaire égyptien se ferait en totale transparence et en collaboration avec l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), rappelant que l'Egypte est signataire du Traité international de non-prolifération nucléaire.
Trois jours plus tard, le conseil des ministres instituait le "Conseil supérieur égyptien pour les usages pacifiques de l'énergie nucléaire". Composé d'une dizaine de ministres et du chef des renseignements, ce Conseil devra veiller à la faisabilité du programme nucléaire, ainsi qu'à sa légalité. Le coût unitaire d'une centrale serait estimé à un peu plus d'un milliard d'euros et les autorités espèreraient en construire quatre d'ici 2020.
Peu de réactions, beaucoup de convoitises
Si l'annonce n'a pas rejoint en une des journaux les titres consacrés au nucléaire iranien ou nord-coréen, c'est qu'elle était attendue. Il y a un an déjà, Gamal Moubarak avait fait une sortie remarquée, sur la volonté de l'Egypte de renouer avec l'atome. Et si sa déclaration avait créé la polémique en Egypte, c'est la forme et non le fond qui était visée, le fils du rais prenant pour l'occasion sa toute première posture d'homme d'état, dans un domaine traditionnellement réservé au président.
Sur le fond, aucune réaction hostile, à l'image du "pas d'objections" exprimé par Washington. Le statut d'allié régional et le discours apaisant du régime égyptien ont semble-t-il facilement calmé les éventuels réticents à une nucléarisation de la région. L'Egypte s'en tiendra au nucléaire civil et "sera un pays nucléaire pacifique", selon les propos de Moubarak.
De quoi oublier que l'Egypte conditionne toujours sa signature du Traité d'interdiction complète des essais nucléaires, à l'adhésion d'Israël au Traité de non prolifération. De quoi aussi sentir la bonne affaire : plusieurs pays, dont la France, ont déjà offert leurs services à l'Egypte. L'aspect commercial du sujet devrait trouver toute sa place à l'occasion de la venue de Nicolas Sarkozy en Egypte.
Quand Gamal relançait le nucléaire (article paru le le 28 septembre 2006)
A l’occasion du Congrès du Parti National Démocrate (PND) au pouvoir, Hosni et Gamal Moubarak ont tour à tour fait sensation en annonçant leur volonté de lancer un programme nucléaire en Egypte. En pleine crise diplomatique autour du programme iranien, cette annonce a eu l’effet d’une bombe.
"L'Egypte au seuil du club nucléaire". Lundi dernier, la Une du quotidien Nahdet Misr ne faisait aucun doute. Après ces déclarations, il semble évident que l’Egypte sera bientôt membre des pays dotés de l’énergie nucléaire. D’autant plus que l’indépendant El Masri El Youm rapportait la veille les propos de l’ambassadeur américain en Egypte, selon lequel "les Etats-Unis n’ont pas d’objection à ce que l’Egypte développe un programme nucléaire pacifique. Il est connu que l’énergie nucléaire n’a pas d’effets néfastes sur l’environnement et qu’elle est également la moins chère". Dans le même temps, le quotidien Rose El Youssef rapporte que "l’AIEA s’est dite hier prête à présenter à l’Egypte toute sorte d’aide, en matière de technologie et de formation, pour bâtir son programme nucléaire à usage pacifique".
Scepticisme et lutte d’éditos
Rien ne semble donc empêcher l’Egypte de se lancer dans un programme nucléaire civil et la presse se montre unanimement enthousiaste, à l’exception peut-être de Salama Ahmed Salama. Le célèbre éditorialiste de l’officiel Al Ahram se montre plutôt sceptique et regrette le retard accumulé : "Si l’on avait eu une vision à long terme, on aurait suivi l’exemple de l'Inde et on occuperait alors déjà une place importante en matière nucléaire. Depuis 20 ans, tous les facteurs étaient réunis pour que l’Egypte puisse se doter de l’énergie nucléaire" L’éditorialiste en conclut que l’Egypte est le pays des chances perdues. "Pour toutes ces raisons, je crois que l’annonce inopinée faite par Gamal Moubarak sur l’option nucléaire n’est faite que pour la consommation locale."
Un point de vue durement rejeté par Abdallah Kamal, dans une double page consacrée par le quotidien Rose Al-Youssef. Selon lui, les opposants au projet n’ont pas lu le papier présenté par le PND sur l’énergie en Egypte : "le point le plus important de ce papier porte sur la nécessité de revoir les réserves stratégiques de l’Egypte en gaz naturel et en pétrole."
Sous l'oeil des journaux du monde
A l’étranger, mis à part le New York Times, qui estime que le projet s’inscrit dans le cadre de la politique interne à l’Egypte ("pour renforcer le profil de Gamal Moubarak et créer un sentiment public de défi à Washington"), les journaux raisonnent en termes géopolitiques. Tunis Hebdo explique le comportement paradoxal des Etats-Unis, farouchement opposés au nucléaire iranien, mais favorables au projet égyptien : "la prolifération nucléaire n’est pas condamnable si elle est le fait de pays alliés aux Etats-Unis. Le projet de doter l’Egypte — pays ami et soumis à l’Amérique — de l’arme nucléaire s’inscrit, quoi qu’on dise, dans ce contexte précis."
Dans un chat organisé par Le Monde, Bruno Terrrais, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, souligne que "l’Egypte se voit traditionnellement comme un pôle de puissance au Moyen-Orient [et] ne voudrait peut-être pas laisser l'Iran être la seule puissance nucléaire islamique au Moyen-Orient".
En tout cas, la machine est en route : Le Conseil national supérieur pour l'énergie s’est réuni cette semaine, après 20 ans d’inactivité.

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