Presse indépendante : la pression monte
Le 30-09-2007 par Guillaume de Dieuleveult
Réunis mercredi dernier, les rédacteurs en chef des principaux journaux d'opposition égyptiens ont décidé de répondre aux condamnations en chaîne de ces derniers jours.
Communistes, nassériens, wafdistes… Toutes tendances confondues, une dizaine de rédacteurs en chef de journaux d’opposition égyptiens s’étaient donné rendez-vous mercredi soir dans les locaux du journal Al Arabi. Signature, devant les journalistes venus couvrir l’événement, d’un manifeste évoquant "la vive colère contre l’attaque féroce menée à l’encontre de la presse libre en Egypte". Un texte assorti d’une menace d’interruption de quatorze journaux d’opposition à partir du dimanche 7 octobre prochain.
La presse d’opposition joue la pression sur le gouvernement. C’est un nouvel épisode dans le bras de fer qui se joue depuis plusieurs mois avec le pouvoir égyptien. Depuis la mi-septembre, les condamnations pleuvent contre les journalistes et les titres de la presse d’opposition.
"La riposte du régime est plus sévère que jamais", constate Ibrahim Eissa, le médiatique rédacteur en chef du quotidien Al Dostour. "En agissant ainsi, le pouvoir égyptien dévoile son visage tyrannique. Mais la presse d’opposition a pris conscience que ce combat est devenu collectif. Ce n’est pas le combat d’un journal contre le gouvernement, c’est celui de toute la presse libre contre le gouvernement."
"Nous mettons la lumière là où il voudrait de l'ombre"
Ces condamnations en rafale contre des journaux d’opposition ressemblent aux vagues d’arrestations dont sont régulièrement victimes les Frères Musulmans. Même si les valeurs du mouvement ne sont toujours pas les mêmes que celles de la presse d’opposition, Ibrahim Eissa reconnaît que le combat est similaire. "Le gouvernement a peur des Frères Musulmans car ils sont populaires. Il redoute la presse car nous mettons la lumière là où il voudrait de l’ombre."
Déjà condamné il y a un an pour avoir "insulté et blessé le Président de la République" dans un de ses articles, Ibrahim Eissa doit être jugé à nouveau lundi premier octobre.
Suzanne Moubarak contre les rumeurs
Il est accusé d’avoir diffusé "de fausses informations et des rumeurs sur la maladie du président". Hosny Moubarak, d’habitude omniprésent dans la presse officielle, s’était fait très discret fin août dernier. Un silence qui avait alimenté les rumeurs sur la santé du Raïs âgé de 79 ans.
Ces rumeurs avaient donné lieu à une réaction immédiate de la part des autorités. Dans une rare interview, Suzanne Moubarak, la femme du président, avait déclaré que "les journalistes, les télévisions ou les journaux qui font état de ces rumeurs doivent être punis." Dans le même temps, Hosni Moubarak était montré à nouveau en public.
Cela n’a pas suffit à calmer une presse d’opposition de plus en plus virulente. "La liberté de la presse, c’est la liberté de critiquer le président, de lui demander des comptes", rappelle Ibrahim Eissa. "Il faut faire descendre Moubarak du statut de pharaon à celui d’être humain."
Des condamnations en rafale
Depuis le début du mois, une dizaine de journalistes a été condamné à des peines de prison. Et la semaine derniére:
Mercredi 26 septembre, Wael El Ibrachi, le rédacteur en chef du journal Sawt el Omma, a été condamné avec trois de ses journalistes à une peine de trois mois de prison.
Lundi 24, trois journalistes du quotidien Al Wafd ont reçu une peine de deux ans de prison ferme pour avoir "porté atteinte au prestige de la justice", dans des articles publiés en janvier 2007.
Enfin le 13 septembre dernier, quatre rédacteurs en chef de journaux d’opposition étaient condamnés en première instance à un an de prison pour avoir "nui à l’intérêt général" dans des articles critiquant le régime.
Ces accusations font suite à des plaintes déposées par des avocats membres du Parti National Démocratique. Dans le cas du journal Al Wafd, la condamnation se fonde sur un article du code pénal égyptien. Ce dernier prévoit une peine lorsque sont publiées des informations susceptibles de "perturber la sécurité publique, répandre la peur dans la population ou causer un tort (à) la population." Les journalistes condamnés ont fait appel de ces peines qui ne sont pas exécutoires.
Lisez aussi cette dépêche de l’AFP datée du 2 novembre 2004: premier épisode…
Un journaliste égyptien d'opposition dit avoir été agressé par des inconnus
LE CAIRE, 2 nov (AFP) - Un journaliste égyptien, l'un des opposants les plus virulents au renouvellement du mandat du président Hosni Moubarak en 2005 et au "pouvoir hériditaire" dans son pays, a annoncé à l'AFP avoir été "sauvagement agressé" par des inconnus mardi à l'aube.
Abdelhalim Kandil, rédacteur en chef exécutif de la revue Al-Arabi (opposition), a affirmé à l'AFP avoir été battu et abandonné nu sur la route Le Caire-Suez par quatre individus qui l'avaient intercepté alors qu'il rentrait chez lui tôt mardi matin.
Le journaliste agressé a affirmé "ne pas être en mesure d'accuser qui que ce soit", mais son chef hiérarchique, le directeur de la rédaction d'Al-Arabi, Abdallah Sennaoui, a affirmé à l'AFP que "les soupçons vont vers des organes d'Etat".
"Cette agression marque une dangereux tournant. Elle est sans précédent en Egypte", a-t-il dit, en ajoutant qu'il "pourrait s'agir d'un message politique pour l'opposition et les partisans des réformes, mais les effets de ce message seront négatifs pour le pouvoir".
Une plainte contre X a été déposée auprès du Procureur général, ont indiqué MM. Sennaoui et Kandil.
Le président Moubarak, au pouvoir depuis 23 ans, se préparerait à briguer un cinquième mandat en 2005. Malgré plusieurs démentis officiels, l'opposition soupçonne son fils, Gamal Moubarak, de vouloir par ailleurs se préparer à "hériter du pouvoir" en succédant à son père.
M. Kandil a raconté à l'AFP qu'il avait été intercepté par une voiture alors qu'il rentrait à pied chez lui dans le quartier des Pyramides, au sud du Caire, vers 03h00 locales (01h00 GMT), après le "souhour", le dernier repas nocturne autorisé avant l'abstinence quotidienne du jêune de ramadan.
"En quelques secondes, quatre personnes de grand gabarit sont sorties de la voiture. Ils m'ont empoigné et poussé dans leur voiture, bandé les yeux et la bouche. Les premiers mots qu'ils m'ont dit étaient: "il faut que tu cesses de parler des grands"", a-t-il dit.
"Ils m'ont pris tout ce que j'avais, dont mes lunettes et mon téléphone portable, sous la menace de couteaux qu'ils tenaient pointés sur ma gorge et m'ont frappé violemment avant de me dépouiller de mes vêtements et de me jeter dans une zone désertique en dehors du Caire", a-t-il ajouté.
"Je ne savais pas où je me trouvais, mais je me suis dirigé en suivant une lumière scintillant au loin, qui s'est révélée être un point de contrôle de la police militaire sur la route Le Caire-Suez. Les soldats m'ont fourni des vêtements pour me couvrir et ont arrêté une voiture de passage qui m'a conduit au centre du Caire, d'où j'ai pu prendre un taxi pour regagner mon domicile", a-t-il poursuivi.
M. Kandil affirme souffir "d'une hémorragie à l'oeil droit, de plusieurs contusions à l'épaule gauche et au bras droit et d'hématomes au visage".

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