Des journalistes condamnés au nom de l'intérêt général
Le 16-09-2007 par Arnaud Saint Jean
Quatre journalistes égyptiens ont été condamnés à un an de prison pour avoir "nui à l'intérêt général" dans des articles critiquant le régime. Si la charge d'"offense au Président" n'a pas été retenue, le signal reste le même.

Un an de prison, 25.000 livres (environ 2500 euros) d'amende et 10.000 livres (environ 1300 euros) de caution, la sentence est dure pour les journalistes Abdel Halim Qandil, Wahel al-Abrashi, Adel Hammoud et Ibrahim Eissa. Déclarés coupables d'avoir "nui à l'intérêt général" en publiant "de mauvaise foi de fausses informations", les quatre journalistes auront la possibilité de faire appel de la sentence. Ibrahim Eissa, rédacteur en chef du quotidien Al Doustour, devra de toute façon repasser devant le tribunal du Caire, accusé une nouvelle fois d'atteinte à l'intérêt général par ses articles sur la rumeur autour de la santé d'Hosni Moubarak.
Quel que soit le résultat final de ces procès, le message délivré par le régime a le mérite de la clarté : la relative ouverture de la presse, perceptible ces dernières années par une multiplication des titres d'opposition, ne doit pas remettre en cause les lignes rouges traditionnellement fixées en Egypte. Critiquer le gouvernement et ses ministres, passe encore ; mais attention aux figures du chef de l'Etat et de son entourage. En s'attaquant à quatre plumes bien connues de la presse dite indépendante, les autorités entendent bien rappeler cette règle.
Les journalistes paient la rumeur
Pourtant réputée comme discrète face aux médias, Suzanne Moubarak avait elle-même donné le ton il y a quelques jours, déclarant à la chaîne Al-Arabiya qu'"il devra y avoir punition pour le journaliste, le programme de télévision, ou le journal qui publient la rumeur". Officiellement, pourtant, les quatres journalistes paient pour des articles parus en 2006 et qui critiquaient notamment des propos tenus par Hosni Moubarak à l'encontre du groupe Hezbollah, alors aux prises avec l'armée israélienne au Liban. Mais pour Joel Simon, directeur du Comite de Protection des Journalistes, ce verdict ressemble davantage à une réponse directe de la justice aux journaux qui avaient relayé des rumeurs sur la santé d'Hosni Moubarak, ajoutant qu'"en emprisonnant des journalistes pour ce qu'ils ont écrit, l'Egypte tourne une nouvelle fois le dos aux principes de base d'une presse libre".
Inquiétudes et protestations
Les protestations ont été nombreuses à la tombée du verdict. En Egypte, d'abord, où le Syndicat des Journalistes estime dans un communiqué qu'il s'agit d'"une campagne effrénée d'intimidation contre la presse (...), une déclaration de guerre contre la liberté de presse". Avant de réclamer l'annulation des lois qui permettent ce genre de procès. Et précisément ce fameux article 188 du code pénal égyptien qui fixe les sanctions contre "quiconque qui publie de façon malveillante de fausses informations, déclarations ou rumeurs susceptibles de troubler l'ordre public." Même inquiétude du coté de l'Organisation égyptienne des Droits de l'Homme, qui dans son récent rapport annuel décrivait une augmentation des atteintes à la liberté d'informer en Egypte, condamne ce qu'elle estime être "l'une des pires restriction à la liberté d'expression en Egypte."
Il y a un an, nous écrivions...
Le rédacteur en chef de l’hebdomadaire d’opposition Al Dustur a été condamné la semaine dernière à une peine d’un an de prison et à une amende de 10.000 livres égyptiennes. Il a fait appel du jugement et passera devant la cour le 10 octobre prochain. Rencontre.
Ibrahim Issa est un homme jovial, à la moustache généreuse et aux idées arrêtées. Au fil des éditions, la simplicité de sa plume et le sérieux de ses analyses lui ont valu une grande popularité. Avec 122 000 exemplaires publiés chaque semaine, Al Dustur est devenu le plus gros hebdomadaire de l’opposition égyptienne.
Lundi dernier, avec une journaliste de sa rédaction et un citoyen égyptien, il a été condamné à un an de prison et à une amende de 10 000 livres. Motif de la condamnation, avoir "insulté et blessé le Président de la République et le peuple d’Egypte" dans un article publié en avril dernier par Al Dustur. Il a fait appel du jugement.
Une première depuis 1954
On le retrouve dans un bureau exigu de l’hebdomadaire Sawt El Omma, qu’il dirige également. " C’est un procès ridicule ! Nous allons être condamné pour insulte à la personne du président. Mais je n’ai jamais insulté Moubarak, je l’ai seulement critiqué. Que se passera-t-il si les journalistes ne peuvent plus critiquer le régime ?"
En Egypte, les journalistes peuvent toujours être mis en prison pour ce qu’ils publient. Mais d’après Issa, c’est la première fois depuis 1954 qu’un journaliste égyptien risque de se retrouver derrière les barreaux pour insulte au président.
Cette condamnation a donc été ressentie dans les rédactions du Caire comme un tour de vis supplémentaire de la part du régime.
Pas peur de la prison
Mais Ibrahim Issa ne veut pas faire de son cas un symbole. "Vous voyez, demander à un journaliste égyptien de bien faire son travail, c’est comme mettre Zidane au milieu d’un champ de mine, et lui crier : vas-y, joue au foot maintenant ! Il y a des milliers d’opposants derrière les barreaux en Egypte. Et j’ai toujours su qu’en tant que journaliste de l’opposition et réformiste, je risquais de m’y retrouver un jour ou l’autre. Ca me fait peur, comme tous les journalistes de l’opposition. Mais nous sommes assez fous pour continuer de travailler ! "
Lorsque Ibrahim Issa parle, les journalistes présents dans la pièce l’écoutent avec respect, rient à ses blagues, opinent du chef. Et lorsque le chef quitte la pièce, les commentaires se font dithyrambiques. "Nous le respectons profondément car nous partageons ses idées. Nous aussi voulons changer cette société pourrie", lâche un journaliste. "Moi je n’ai pas peur d’aller en prison, car je vis déjà dans une prison", ponctue Yasmine.
Guillaume de Dieuleveult, avec Heba Cheikh. Lundi 3 juillet 2006

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