Moubarak : les rumeurs s'estompent, pas les questions
Le 09-09-2007 par Arnaud Saint Jean
Si les rumeurs entourant la santé du président égyptien ont presque disparu des médias (voir notre revue de presse), la question de la succession au raïs n'a jamais été aussi ouverte.
Jamais une rumeur concernant le président égyptien n’avait été aussi largement diffusée ni, surtout, avec une telle persistance. Sans même évoquer les hypothétiques responsabilités – orchestration interne au régime, coup d’opposants politiques, manipulation venue de l’extérieur – la seule existence et l’ampleur de cette rumeur illustrent un double phénomène inédit et émergeant dans l’Egypte de Moubarak : la figure du président de la république n’est plus intouchable par la critique et jamais la question de sa succession n’avait été publiquement autant débattue, de la rue aux éditoriaux des journaux.
L’Egypte en mutation politique
Chercheuse au CEDEJ* du Caire, Chaymaa Hassabo prépare une thèse sur "l’Égypte de Moubarak en changement : que se passe t-il politiquement ?". Elle qui étudie, entre autres, les mouvements d’opposition apparus ces dernières années, inscrit le phénomène même de la rumeur dans cette mutation politique du pays : "L'age du président fait de toute façon qu'il y a une réflexion naturelle sur l'après Moubarak, qui n'a jamais été aussi proche. Cette rumeur aide peut-être à en parler plus ouvertement, mais cette réflexion était existante. Elle a commencé ces dernières années, avec les premières manifestations populaires. La vraie nouveauté a surtout été de s'en prendre directement au président, de le nommer. Avant, on s'en prenait à ses ministres, ou à la politique égyptienne en général, même si Hosni Moubarak était clairement concerné par les critiques."
En permettant une plus grande (relative) liberté de presse (les nouveaux titres se sont multipliés ces derniers mois) et en jouant la carte de la "réforme", le régime aurait lui-même ouvert la porte aux critiques. "Les Egyptiens ont moins peur de franchir la fameuse ligne rouge, qui était la figure même de Moubarak", selon Amr Choubaki, du Centre d’Etudes Stratégiques et Politiques Al Ahram. Selon lui, l’immobilisme du régime joue le rôle de détonateur naturel : "le président est en poste depuis 26 ans. Automatiquement, sa fin de règne qui se profile favorise une expression de ras-le-bol populaire, encouragé par la montée des mouvements contestataires et réformateurs."
Entre impatience et inquiétude
Penser à changer un président en poste depuis un quart de siècle est une chose. L’émergence politique de Gamal Moubarak, collectivement désigné comme successeur imposé, montre que les Egyptiens ont franchi le pas. Imaginer cette transition et l’Egypte de l’après Moubarak, en est une autre. "Les Egyptiens attendent autant le changement qu’ils ne le redoutent", explique Chaymaa Hassabo. "Les gens ont sûrement eu envie de croire à cette rumeur, mais en même temps il y a une inquiétude concernant l'après, la succession. Peur que le navire coule."
Une inquiétude qui engendre les scénarios les plus divers, entre prophéties d’experts et fantasmes populaires. Une inquiétude qui se nourrit aussi de l’opacité entretenue autour des intentions du régime, selon Amr Choubaki : "A l’époque, on savait que Moubarak, en tant que vice-président, succèderait à Sadate. Comme en France vous saviez longtemps à l’avance que Sarkozy se présenterait. Mais en Egypte aujourd’hui, tout se passe dans l’ombre. Un simple débat interne au PND, mais publique, rassurerait beaucoup les Egyptiens."
Pas d’impasse institutionnelle
Si beaucoup d’observateurs soulignent qu’Hosni Moubarak s’est toujours gardé de nommer un vice-président qui pourrait lui succéder en cas de disparition avant le terme de son mandat, ce choix n’est pas paralysant pour le pays. Dans son article 84, la Constitution égyptienne prévoit en effet qu’"en cas de vacance du poste du Président de la République, ou de son incapacité permanente d'assumer ses fonctions, la présidence sera confiée provisoirement au Président de l'Assemblée du Peuple ou (...) au Président de la Cour Suprême." En cas de disparition soudaine de son dirigeant, le pays ne risque donc pas une impasse technique.
Et après, un homme de rupture ?
Restent les inquiétudes autour de la personnalité même du successeur. Loin des scénarios de révolution populaire, ou de coup de force de la part des Frères musulmans, Amr Choubaki croit en une succession douce. "La succession à Moubarak ne mettra pas l’Egypte en danger. Je ne crois pas en des forces extérieures au régime capables de le déstabiliser". Se refusant au jeu des pronostics, le politologue préfère recentrer le débat : "la vraie question sera finalement de savoir si le nouveau président sera un homme de rupture ou non. Une rupture que Gamal Moubarak ne peut pas apporter."
*Centre d'Etudes et de Documentation Economiques, Juridiques et Sociales

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