Numéro 85, semaine du dimanche 14 décembre 2008

le magazine francophone d'Egypte


A bas les rasoirs !

Le 22-07-2007 par Arnaud Saint Jean

Le décès d’une fillette qui se faisait exciser a poussé les autorités politiques et religieuses à enfin bannir l’excision. Une offensive attendue de longue date, mais toujours dépendante d’un changement radical des mentalités.

FilletteExcisionIl aura fallu qu’une énième fillette succombe à l’excision, pour que cette pratique sans âge soit enfin bannie officiellement d’Egypte. Début juillet, la petite Badour Shaker était envoyée par sa mère dans une clinique illégale de Maghagh, dans le sud du pays, pour y être excisée. Une "formalité" à ce point ancrée dans les mœurs que son prix lui-même ne pouvait être dissuasif : pour 50 livres égyptiennes à peine (environ 7 euros), les parents de la fillette pouvaient préserver la "pureté" et l’ "honneur" de leur fille, dans le respect d’une tradition vieille comme le temps. L’éloigner, aussi, de pensées impures, qu’un clitoris "normal" favoriserait. Cette obsession n’a plus de sens pour eux : leur fille est morte à la clinique, d’une overdose d’anesthésiants, selon l’autopsie.

Politiques et religieux, ensemble. Quelques jours après le drame, Suzanne Moubarak, personnellement impliquée depuis des années dans la lutte contre l’excision, dénonçait "une des pratiques les plus cruelles commises contre les femmes" et promettait que "la mort de Badour marque le début de la fin pour l’excision en Egypte."  Dans la foulée, le ministère égyptien de la Santé diffusait un décret interdisant "à tout médecin, toute infirmière et à tout membre du corps médical de procéder à l’ablation des parties génitales, que ce soit dans des établissements publics ou privés", prévenant que les coupables seraient sévèrement punis. Terminée aussi, cette exception ridicule qui permettait encore de pratiquer l’excision si "des raisons médicales l’exigeaient."  Par la voix du grand Mufti d’Egypte, les autorités religieuses ont apporté leur soutien immédiat à cette offensive, Ali Gomaa rappelant que l’excision, aux yeux de l’Islam, "c’est interdit, interdit, interdit !"

Encourageant, mais pas suffisant. Cette fronde collective a été favorablement accueillie par les organisations égyptiennes et internationales qui luttent depuis des années contre les mutilations génitales féminines, mais qui se veulent prudentes, quant aux effets réels, tant dans les mœurs que dans la pratique, de cette interdiction. "Il faudra de toute façon que ce décret donne lieu à une vraie législation appuyée et entérinée par le Parlement", prévient Maria, militante de longue date. Car officiellement, l’excision était déjà interdite en Egypte dès les années 50. Une interdiction sans réelles conséquences, puisque à la fin des années 90, une étude égyptienne chiffrait encore à plus de 95 % le nombre d’Egyptiennes excisées. Largement contournée par les sages-femmes, les barbiers et même de nombreux médecins qui trouvaient là de quoi arrondir leurs fins de mois, cette loi fut vidée de son sens dans les années 90, quand la médicalisation de la pratique fut autorisée. Aujourd’hui, si ce mouvement collectif de protestation et le décret du ministère de la Santé ne veulent pas connaître le même sort, il faudra aux autorités égyptiennes s’armer d’une réelle législation et, surtout, des moyens de la faire respecter.

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Une pratique sans âge, au-delà des religions

carte excisionSi l’Islam évoque l’excision, ce n’est pas pour la justifier, encore moins pour la recommander. En 2005, l’université El-Azhar publie un document et souligne un hadith (propos rapportés du prophète, utilisés comme source de loi islamique en complément du Coran et de la sunna – la tradition islamique de l’époque prophétique) dans lequel le prophète Mohamed, qui rencontre une exciseuse à l’oeuvre, s’étonne de cette pratique et lui conseille d’en “faire un minimum”. Il est d’ailleurs clairement établi que le prophète lui-même n’a jamais fait exciser ses propres filles.

Plus coutumière que religieuse Malgré cette négation formelle de la part de l’autorité suprême sunnite, l’excision est encore très souvent justifiée, à tord, pas des raisons religieuses. Pourtant, dans les pays où elle est pratiquée, l’excision touche sans distinction femmes musulmanes, chrétiennes ou d’autres confessions. Preuve supplémentaire que l’excision n’est en aucun cas liée à l’Islam, des pays islamiques comme l’Arabie Saoudite, le Pakistan ou l’Iran ne connaissent pas cette pratique.

Depuis l'Antiquité L’excision remonterait bien avant l’ère prophétique. Sa forme la plus dure, qui consiste en une ablation des parties génitales externes et à la suture des lèvres, est encore appelée "infibulation pharaonique". Certains chercheurs estiment en effet que cette pratique remonte à l’Antiquité. Liée aux rites de passage à l’âge adulte et à de sombres concepts de pureté, l’excision aurait été un moyen de s’assurer de la fidélité des femmes, notamment à l’époque des longues campagnes militaires. Certainement propagée par les caravanes et les grandes conquêtes arabes, la pratique de l’excision se retrouve aujourd’hui dans deux régions du monde : en Afrique de l’est (d’Egypte à la corne de l’Afrique) et dans l’ouest subsaharien (région du Mali, de la Guinée...).


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