Numéro 81, semaine du dimanche 16 novembre 2008

le magazine francophone d'Egypte


Irene Khan, secrétaire générale d'Amnesty International

Le 03-06-2007 par Arnaud Saint Jean

La secrétaire générale d'Amnesty International rencontrait cette semaine Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue Arabe. Irene Khan était porteuse d'un message en faveur d'une plus grande implication pour les droits de l'homme dans les territoires palestiniens, au Liban et au Darfour.

Irene Khan (photo G. de Dieuleveult) 

Comment votre discours est-il accueilli par cette Ligue Arabe, dont la majorité des pays membres sont parmi les pires en terme de respect des droits de l'homme?
Le secrétaire général Amr Moussa s'est montré ouvert aux suggestions d'Amnesty International et nous sommes toujours reçus sans difficultés. Mais la vraie question concerne les pays membres, pour lesquels la priorité semble être davantage la solidarité entre eux que la protection des droits humains dans leurs propres pays. Notre message est justement qu'ils devraient utiliser cette solidarité comme moyen d'aborder ensemble la question des droits de l'homme et non pas pour l'éviter. Ils ne se font aucun bien à ignorer ainsi leurs problèmes, qui finissent de toute façon par ressurgir de façon très critique pour toute la région et génère instabilité et conflits, même dans les pays où il n'y a pas de conflit ouvert. C'est le cas par exemple en Algérie ou en Arabie Saoudite où, à cause des régimes répressifs en place et parce que la question des droits de l'homme n'est pas soulevée, on assiste à de nombreux abus.

Peut-on vraiment évoquer une solidarité arabe, par exemple concernant  le dossier soudanais?
Il y a différents points de désaccord, mais il est intéressant de noter que c'est au Soudan que la Ligue Arabe a eu, pour la toute première fois, une mission de terrain avec des hommes envoyés sur place, pour surveiller les atteintes aux droits de l'homme. A ce niveau là, la Ligue Arabe a réalisé un grand pas en avant. Mais nous pensons que ce n'est pas suffisant. Parce qu'à la fin, la Ligue Arabe sera jugée sur ses résultats, sa capacité à influencer l'évolution au Soudan. Aussi longtemps que des gens sont tués au Soudan, que les femmes y sont violées et les habitants chassés, je ne pense pas que l'on puisse dire que l'action de la Ligue Arabe est suffisante.

L'Egypte, elle, soutient le gouvernement soudanais…
C'est vrai que l'Egypte est un allié important du gouvernement soudanais et j'ai déjà eu l'occasion de demander au ministre égyptien des Affaires Etrangères d'exercer davantage de pression sur Khartoum. Les Egyptiens assurent qu'ils entretiennent un vrai dialogue dans ce sens, mais nous ne sommes pas vraiment en mesure de savoir exactement ce qu'il se dit. Tout ce que nous constatons, c'est qu'il n'y a pas de résultats.

Cette Egypte là est-elle toujours leader dans la région?
C'est justement parce que l'Egypte est un acteur essentiel dans la région que nous aimerions la voir jouer un rôle plus positif dans les dossiers relatifs aux droits de l'Homme. Il en va aussi de sa crédibilité : comment l'Egypte, dont les propres atteintes aux droits de l'Homme sont très sérieuses, peut-elle promouvoir la défense de ces droits au niveau international?

La France réclame des corridors humanitaires pour le Darfour, via le Tchad ; les Américains, eux, annoncent des sanctions économiques contre Khartoum… morceaux de solution, ou fausse route?
Il est évident que la pression exercée sur le gouvernement soudanais doit être plus forte, mais cette pression ne sera vraiment efficace que si la communauté internationale travaille de concert. Nous avons vu dans le dossier de l'embargo sur la livraison d'armes au Soudan, comment la Chine et la Russie ont suivi des positions très divergentes du reste de la communauté internationale (NDLR : ces deux pays sont accusés de livrer des armes au gouvernement de Khartoum, malgré l'appel international à un embargo).

Il est donc important que les Etats-Unis et les autres gouvernements travaillent ensemble, avec les pays de la région, la Ligue Arabe et l'Union Africaine dans le cadre des Nations Unies. Parce que seule une pression commune sera efficace et empêchera le gouvernement soudanais de jouer sur les différences entre pays.

Dans un article publié dans The Guardian, vous dénoncez la responsabilité des pays occidentaux qui, en utilisant ce que vous appelez "des politiques de la peur" autorisent indirectement d'autres pays à violer les droits fondamentaux…
Tout gouvernement a la responsabilité de ne pas utiliser des prétextes de crainte pour renier les droits fondamentaux. Ce qui est frappant, c'est que traditionnellement les pays occidentaux ont été les "champions" des droits de l'homme. Mais quand la Grande Bretagne envoie des gens en Algérie, où le risque de torture est connu ; quand la Suède en transfère vers l'Egypte ; quand des gens sont enlevés en Italie et détenus en Jordanie ou en Syrie… le message envoyé est plutôt ambiguë!
Les Etats-Unis et l'Europe devraient utiliser leur énorme influence morale et politique en faveur des droits de l'homme. Parce que, quand ils utilisent la "guerre contre la terreur" comme excuse aux atteintes à ces droits fondamentaux, ils ne font rien d'autre qu'approuver ce que les régimes répressifs ont toujours dit. Et ces pays peuvent maintenant continuer à faire ce qu'ils faisaient avant, tout en sachant qu'ils ne pourront pas être critiqués. Et c'est ce que l'on peut voir en Egypte, avec les dernières réformes constitutionnelles.

Irene Khan, terrain et convictions

Née en 1956 à Dhaka (Bangladesh), Irene Zubaida Khan est la secrétaire générale d'Amnesty International. Elle est la première femme et première musulmane à occuper cette fonction.

Quand elle quitte son pays pour aller étudier en Europe, le Bangladesh sombre dans la violence et vit la séparation avec le Pakistan. Diplômée en droit international à l'université de Harvard, Irene Khan intègre le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) au début des années 80. A partir de ce moment là, elle enchaîne les missions sur le terrain, de l'Inde à la Macédoine. Elle rejoint Amnesty en 2001 et en devient la secrétaire générale en remplacement du sénégalais Pierre Sané. 

TOUT SAVOIRsite officiel d'Amnesty International


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