Numéro 85, semaine du dimanche 14 décembre 2008

le magazine francophone d'Egypte


Une expo clandestine de haut vol

Le 25-03-2007 par Arnaud Saint Jean

Empêché d’exposer ses photos géantes du Caire, le photographe suisse Michael von Graffenried a finalement su contourner la censure de la plus belle des manières : en grimpant sur les toits, pour une expo clandestine pleine de charme.

Michael von Graffenried expo sur le toit 

Dans des conditions normales, Michael von Graffenried aurait exposé ses photos géantes dans une galerie d’art. Avec quelques cartons d’invitation et le bouche à oreille, le public serait sans doute venu nombreux se plonger dans ces agrandissement du quotidien. Mais la réalité combine complexes et hypocrisie "Au début, la galerie était très enthousiaste et on m’a même proposé de réalisé un livre. Mais dès qu’ils ont vu mes photos, ils ont changé de ton."

"Je suis comme une plante"

Autrement dit : face à huit photos qui dérangent, les organisateurs reculent et l’exposition est annulée au dernier moment. Pourtant, les photos de Michael von Graffenried se caractérisent par un respect total du quotidien : aucune mise en scène, pas d’artifice. Pas même quelques bidouillages techniques pour mettre tel ou tel détail insolite en valeur. Avec son vieil appareil panoramique déniché quelque part en Algérie, l’artiste suisse se balade au hasard des rues et fixe l’activité normale de gens normaux : un boucher penché sur son quartier de viande, des écolières à la sortie des cours, des hommes en prière dans la rue, un vendredi. Autant de tableaux qui, agrandis invitent l’observateur à entrer dans la scène, faire partie du tableau. Sa technique. L’immersion : "Je suis comme une plante : on me met quelque part, et je prends le temps de pousser, d’observer ce qui m’entoure."

Michael von Graffenried - policiersMichael von Graffenried - boucher Michael von Graffenried - écolières

Les toits pour galerie

Les huit clichés géants retenus par l’artiste étaient le fruit de trois mois passés au Caire, à la faveur d’une bourse de la fondation culturelle Pro Helvetia. Un travail qui aurait du s’achever sur une exposition dans une galerie de Giza. Mais "effrayés" par des clichés apparemment trop respectueux de la banalité quotidienne, les organisateurs se sont rétractés au dernier moment. Pas vraiment déstabilisé, Michael von Graffenried est alors monté voir les locataires de son toit, sur un immeuble du centre ville. La première surprise passée, l’exposition pouvait s’organiser ici "où on est au Caire mais déjà ailleurs, comme dans un autre monde", comme le décrit le photographe. A l’arrivée, des bouts de corde quelques planches, les agrandissements exposés comme on étend du linge et des amateurs pas découragés par les neuf étages. Et sur ce toit bancal, où la vraie précarité du Caire surplombe la ville, les photos géantes de von Graffenried prenaient définitivement leur entière mesure.

TOUT SAVOIRLe site et le travail de Michael von Graffenried

ECOUTER - Extrait d'interview de Michael von Graffenried

Le point de vue du photographe

Comme annoncé plus tôt, nous publions le "droit de réponse" du photographe Michael von Graffenried, concernant son exposition sur un toit du centre ville du Caire. Alif le reproduit tel que reçu :

"Je suis d'accord: ces photos montrent le quotidien, non spectaculaire, du Caire de mon point de vue personel - occidental -. Mais il semble que la réalité banale fait déjà peur au gens. Je suis d'accord, ce n'est pas une affaire de censure. Mais d'autocensure: le galeriste et l'imprimeur, qui ont refusé d'exposer et de produire les tirages, ont pris cette décision eux même. L''imprimeur me disait que ces sujet sont considérés comme du "press material", qui serait soumis à la censure d'état. Il m'a proposé une bouteille de vin, mais cela ne m'arrangeit pas: j'avais besoin de mes photos agrandies. Je suis convaincu qu'une photo dit plus sur celui qui la regarde que sur celui quil'a faite. Il s'agit aussi d'hypocrisie: tout le monde voit les policiers antiémeutes tout les jours, tout le monde voit les poubelles partout dans la ville, mais on a pas le droit de faire des photos et surtout il ne faudra pas les montrer."


Commentaires

Cairophil

Désolée, mais ces photos n'avaient rien de subversives et les galeristes cairotes ont montré des choses hautement plus sensibles que cela. Les photos sont biens, certes, le format panoramique intéressant, et l'expo sur le toit, inédite, oui. Mais le photographe a monté cette histoire de censure de toute pièce, par tendance paranoïde ou opportuniste (les deux sûrement). Le gouvernement égyptien a franchement d'autres chats à fouetter que de s'intéresser à un Nordiste particulièrement ethnocentriste qui ne peut même pas imaginer ce que les Egyptiens font, disent, endurent dans ce pays au nom de la liberté d'expression... Ce genre d'attitudes sulfureuses de journalistes occidentaux, jouant de l'image autoritaire d'un régime (ce qui est une réalité, certes, sachant que l'autoritarisme s'applique d'abord aux Egyptiens et non pas à un Occidental en mal de sensations fortes) répond à des fins purement personnelles et est destiné aux confrères et cogénères du Nord. Pas aux Egyptiens. D'ailleurs, Graffenried s'en fout! Nous sommes tous tombés dans le panneau, moi le premier!!

REPONSE A Cairophil

C'est vrai que ces photos n'ont rien de subversives ("les photos de Michael von Graffenried se caractérisent par un respect total du quotidien (...) l’activité normale de gens normaux : un boucher penché sur son quartier de viande, des écolières à la sortie des cours, des hommes en prière dans la rue, un vendredi.") Vous remarquerez également qu'il n'est jamais question ici du "régime" mais des "galeristes" ou autres "organisateurs". Il s'agit en fait ici plus d'auto-censure que de censure. L'article n'est peut-être pas assez clair sur ce point. Pour le reste, nous avons proposé un droit de réponse à M. von Graffenried, que nous publierons s'il nous répond. Merci pour vos commentaires.


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