Numéro 81, semaine du dimanche 16 novembre 2008

le magazine francophone d'Egypte


Beautés voilées

Le 11-03-2007 par Arnaud Saint Jean

Au-delà du sens religieux et des polémiques qu'il génère en Egypte et ailleurs, le voile islamique est devenu un accessoire incontournable de la garde robe égyptienne. Avec son marché, ses codes et ses tendances. Reportage.

"Je m’inspire des coiffures...des chignons en particulier. Si je vois une femme porter un chignon qui me plait, je le copie et j'en fais un voile. Je travaille d’ailleurs sur un nouveau style de foulard, qui donnera l’impression d’une coupe au carré". Dans son salon de Nadinet Misr, Reham Adel joue avec les toiles, compose ses voiles. Coiffeuse, maquilleuse et "voileuse" professionnelle, elle prépare les femmes pour les mariages et les grandes occasions. Dans son catalogue personnel, véritable book de mode, les créations rivalisent de couleurs et d’accessoires. Généralement composés de deux tissus différents, ses modèles de voiles s’amusent des teintes et marient les nuances. Une myriade d’accessoires viennent compléter les compositions : fleurs synthétiques, pierres brillantes, rubans et même imitations d’étoiles de mer. Surfant sur la propagation du hegab, Reham a vite compris qu’elle tenait là un marché. Jusqu’à 1000 livres (environ 150 euros) le voile pour une soirée, les perspectives sont belles, d’autant que la demande est là.

Beauté voilée (photo R. Adel) 

Voilée mais moderne "C’est terminé, le temps où les femmes restaient à la maison", explique Fayrouz, qui porte le voile depuis quelques années seulement. "Aujourd’hui, les femmes travaillent et elles veulent être élégantes. Le voile a du s’adapter aussi. Si je porte un tailleur sophistiqué, je ne vais pas mette un simple tissu sur ma tête. Non, le voile complète la tenue, il participe à l’apparence". Pour elle, pas question d’acheter un nouveau vêtement sans le voile assorti. "C’est prévu dans le budget des femmes. Si je cherche un pull, je sais qu’en fait, je vais acheter un pull et un voile". Chez elle, deux tiroirs entiers y sont consacrés : "j’en ai peut-être 80. Parce que pour chaque couleur, il y a plusieurs nuances".

Les formes aussi se diversifient. "A l’espagnole", tressé, tombant sur l'épaule comme une natte ou flottant, le hegab joue les caméléons. Hegab magazine est la plus connue, mais on ne compte plus les revues spécialisées. Entre deux pubs pour boutiques spécialisées et les photos du dernier défilé, on y trouve même des schémas très détaillés, pour apprendre à nouer son voile selon l'occasion, ou l'humeur du jour. La télévision n'y échappe pas et les spécialistes investissent les programmes pour femmes, porteurs des dernières tendances.

Made in China Ambr pourrait être vu comme un précurseur. Cela fait presque 10 ans qu'il s’est lancé dans le business du voile. Dans sa boutique d’un souk populaire de Maadi, la majorité des foulards viennent de Chine. "Les tissus égyptiens sont meilleurs, mais les Chinois sont moins chers", explique-t-il. Difficile d’imaginer que ce patron d’une modeste boutique s’envole plusieurs fois chaque année vers la Chine, pour aller y négocier les tissus et les prix. "J’observe ici ce que les femmes portent et ce qu’elles veulent. Parfois, je crée moi-même un modèle, que je fais ensuite produire en Chine, parce qu’ils ne savent pas toujours ce qui convient aux femmes d’ici. Par exemple, on ne peut pas utiliser des voiles trop transparents, c’est indécent". Shayma, sa vendeuse, explique que les hommes aussi viennent acheter. "Un voile peut s’offrir en cadeau, mais il faut bien choisir. Souvent, les hommes me parlent de leur femme, ses cheveux, sa façon de s’habiller. Et moi, je leur trouve le voile adapté".

Le voile n'est pas fait pour séduire Dans un coin de la boutique, la mère d’Ambr regarde tout ça d’un air amusé. Pour elle, la mode s’est arrêtée au "vieux style égyptien" : un voile plus grand, carré, qui enveloppe la tête et le cou, sans fioritures. "C’est bien beau tout ça", admet-elle, "mais pour une femme de mon âge, ce n’est pas très approprié!"

Coquette mais pieuse, la jeune génération voilée tente le pari, pas toujours évident. Et quand on demande à Fayrouz si le hegab, d’élégant, peut devenir séduisant, la réponse est claire : "il y a une différence entre une femme élégante et une femme séduisante. Le voile n’est pas fait pour ça." Oui, mais ça, c’est aussi aux hommes d’en décider.

 TOUT SAVOIR - Reham Adel, professionnelle du hegab


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