Armand, nostalgie du vieux Caire
Le 11-03-2007 par Guillaume de Dieuleveult
Sa démarche est pénible et ses hanches fatiguées lui arrachent parfois une grimace. Mais le regard d’Armand Ardzrouni brille. En 45 ans de métier, ils en ont vu défiler des clients, les yeux du photographe.
Alif a rencontré Armand Ardzrouni rue Talaat Harb, dans un vieux café du centre-ville où le photographe a ses habitudes. Juste en face du studio où il a travaillé de 1961 à décembre 2006. Ses souvenirs racontent une époque révolue, où "les Grecs s’occupaient d’épicerie et les Arméniens de bijouterie, de cuir et de photo".
L’homme sait de quoi il parle. Lui-même issu d’une ancienne famille arménienne installée au Caire depuis le début du vingtième siècle, il a suivi l’exemple d’un père mort trop tôt, qui l’a initié au métier.
"Mon père était peintre, il a appris la photo auprès d’un Autrichien qui l’a envoyé se former en Autriche. C’était en 1925. Quand il est rentré, il s’est mis à son compte". À l’époque, les photographes Arméniens immortalisent la belle société du Caire, ses tripots aussi. Ils n’ont qu’un prénom : il y a Armand, le père, dont une photo se trouve dans le site de la Fondation Arabe de l’Image . Il y a Alban, Kerop, dont le studio est toujours ouvert, perdu quelque part dans le centre… Certaines de leurs photos ont connu leur heure de gloire lors des rencontres internationales de la photo, à Arles, en 1999.
Charme d’une époque révolue qu’Armand, le fils, a maintenue jusqu’au début du XXI siècle. "Pendant longtemps j’ai eu parmi mes clientes une sœur du roi Farouk". Mais qui aujourd’hui va encore se faire tirer le portrait des grandes occasions ? "La photo s’est banalisée, bien sûr, regrette le photographe. Notre travail a perdu de sa valeur aux yeux des gens, les clients se sont faits de plus en plus rares. C’est un patrimoine de la culture égyptienne qui va disparaître et personne ne fait rien. Parfois les Égyptiens se demandent pourquoi tout se perd, je leur dit : parce que vous êtres des couillons !"
À l’image du centre du Caire, les origines d’Armand Ardzrouni sont compliquées. Sa mère, Suisse Romande, lui parle en français. Elle l’enverra étudier chez les père jésuites, non loin de Fribourg. Au Caire, il étudie ensuite la chimie à l’Université Américaine du Caire. Puis c’est encore la Suisse et les Suissesses. De retour au Caire, le voilà sans occupation. "Un jour, mon père m’a demandé de lui donner un coup de main, ça m’a plu". Au fil des années Armand Ardzrouni apportera bien quelques modifications techniques, mais l’essentiel restera dans le studio de la rue Talaat Harb. Jusqu’à sa fermeture.
Au coeur de cette ville toujours en mouvement, les lieux qui racontent l’époque révolue des photographes arméniens sont comme des bulles, prêtes à éclater, à laisser filer la mémoire. Dans l’indifférence d’une génération qui ne se reconnaît pas dans ces images d’un passé clinquant, bourgeois, cosmopolite. "Ici la foule côtoie ce qui reste des anciens".

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