Excision : paradoxale Egypte
Le 04-03-2007 par Arnaud Saint Jean
A l’occasion de la journée mondiale de la Femme, focus sur le fléau de l’excision, qui ravage une Egypte qui s’affiche pourtant volontaire.
Le chiffre dérange et il est souvent farouchement contesté. Depuis plusieurs années, les différentes études sur la pratique de l’excision chiffraient à 97% le nombre d’Egyptiennes excisées. Un taux hallucinant qui émanait pourtant d’une étude officielle, menée en 1997 par le Conseil national de la Population. L’année dernière, l’Unicef a publié un rapport très attendu, se basant lui sur une enquête menée en 2005. La gravité des résultats se mesure au sérieux de l’étude, menée systématiquement auprès de 20.000 femmes âgées de 15 à 49 ans et issues d’horizons sociaux, géographiques et religieux les plus divers. Toutes catégories confondues, le taux de femmes excisées atteint 95,8%.
Toujours plus de 89% S’il existe de criantes différences selon les indicateurs sociaux et géographiques, ce taux ne descend jamais en dessous des 89%. En régions rurales, le nombre de femmes excisées est estimé à 98,3%, contre 92,2% dans les villes. Cette différence trouve son reflet quasi parfait dans le niveau d’éducation des femmes : chez celles qui n’ont bénéficié d’aucun cursus scolaire, 98,4% sont excisées, contre 92,2% pour celles qui ont eu accès à des études secondaires ou supérieures. Volontairement ou non, l’étude ne mentionne jamais la confession des femmes, certainement parce que le taux global de presque 96% suffit à prouver que l’excision est une pratique bien au-dessus des différences religieuses.
Perspectives d'espoir? Seule fenêtre d’espoir dans ce rapport d’une dizaine de pages, le taux de femmes se déclarant favorables à une poursuite de l’excision : entre 1995 et 2005, il est passé de 82 à 68%. Une baisse remarquable, qui laisse espérer que les prochaines générations de femmes seront moins touchées, si les autorités politiques, religieuses et sanitaires travaillent dans ce sens.
Réveil tardif L’histoire récente révèle une attitude des plus paradoxales. Mises à part quelques voix esseulées, comme celles des féministes Maria Assab ou Nawal al Saadawi, l’excision n’entre dans le débat public égyptien que très tardivement et de façon un peu forcée. En 1994, Le Caire accueille la conférence de l’ONU sur la population. Une équipe de CNN en profite pour diffuser un reportage montrant l’excision d’une fillette. La vidéo fait scandale et les premières actions sont prises. Dès 1994, la médicalisation est légalisée : en autorisant les médecins à pratiquer l’excision, les autorités sanitaires espèrent endiguer les nombreuses séquelles – parfois mortelles – liées à cette pratique. Mais cette décision revenait surtout à légaliser l’excision. Il faudra attendre 1997 et de nombreux revirements pour que l’excision soit définitivement interdite dans les hôpitaux du pays. Parallèlement, de nombreuses ONG égyptiennes de défense des Droits de la Femmes s’emparent du dossier. Suzanne Moubarak s’y investit même personnellement, à travers le Conseil National pour l’Enfance et la Maternité. De son côté, et malgré un débat interne des plus houleux, El Azhar rejette officiellement toute justification religieuse. L’autorité sunnite suprême va jusqu’à publier un manuel expliquant le fondement non islamique de l’excision.
L'Egypte à la traîne A première vue très volontaire, cette politique contradictoire : pays berceau de l’excision et parmi les plus touchés, l’Egypte tergiverse. En 2003, le protocole de Maputo est adopté par l’Union africaine. Ce texte de loi condamne l’excision et toutes formes de mutilations génitales féminines. Son entrée en vigueur est conditionnée à sa ratification par au moins 15 pays membres de l’Union. Cette étape est franchie en 2005. Pourtant, l’Egypte reste à la traîne : à l’heure actuelle, 41 pays africains ont signé le protocole et 20 l’ont ratifié. L’Egypte n’en fait toujours pas partie.
TOUT SAVOIR - Maputo: Le protocole à la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples relatif aux droits des femmes
Une pratique sans âge, au-delà des religions
Si l’Islam évoque l’excision, ce n’est pas pour la justifier, encore moins pour la recommander. En 2005, l’université El-Azhar publie un document et souligne un hadith (propos rapportés du prophète, utilisés comme source de loi islamique en complément du Coran et de la sunna – la tradition islamique de l’époque prophétique) dans lequel le prophète Mohamed, qui rencontre une exciseuse à l’oeuvre, s’étonne de cette pratique et lui conseille d’en “faire un minimum”. Il est d’ailleurs clairement établi que le prophète lui-même n’a jamais fait exciser ses propres filles.
Plus coutumière que religieuse Malgré cette négation formelle de la part de l’autorité suprême sunnite, l’excision est encore très souvent justifiée, à tord, pas des raisons religieuses. Pourtant, dans les pays où elle est pratiquée, l’excision touche sans distinction femmes musulmanes, chrétiennes ou d’autres confessions. Preuve supplémentaire que l’excision n’est en aucun cas liée à l’Islam, des pays islamiques comme l’Arabie Saoudite, le Pakistan ou l’Iran ne connaissent pas cette pratique.
Depuis l'Antiquité L’excision remonterait bien avant l’ère prophétique. Sa forme la plus dure, qui consiste en une ablation des parties génitales externes et à la suture des lèvres, est encore appelée "infibulation pharaonique". Certains chercheurs estiment en effet que cette pratique remonte à l’Antiquité. Liée aux rites de passage à l’âge adulte et à de sombres concepts de pureté, l’excision aurait été un moyen de s’assurer de la fidélité des femmes, notamment à l’époque des longues campagnes militaires. Certainement propagée par les caravanes et les grandes conquêtes arabes, la pratique de l’excision se retrouve aujourd’hui dans deux régions du monde : en Afrique de l’est (d’Egypte à la corne de l’Afrique) et dans l’ouest subsaharien (région du Mali, de la Guinée...).
Commentaires
Najla Nakhlé-Cerruti
Je vois que tu chevauche toujours le même cheval de bataille! bravo pour ta persévérance et tes convictions.
Une lectrice de Paris
J'ai lu votre article avec beaucoup d'intérêt. Une question que je continue à me poser:le gouvernement égyptien a-t-il vraiment la volonté et les moyens:campagne d'information à la télévision , dans les écoles par exemple pour mettre fin à une pratique qui traumatise les jeunes filles et les marque à vie dans leur future vie de femme ou certains groupes et lesquels exercent-ils une pression pour que se perpétue cette pratique?
Une lectrice de Paris
Je lis dans votre article que des femmes chrétiennes ont été aussi excisées. Je suis moi-même Chrétienne et n'avais jamais entendu parler de ce fait. Ceci concerne-t-il surtout les Coptes en Egypte? Pourquoi acceptent-elles cette pratique et avez-vous des pourcentages précis à ce sujet? Merci de me répondre.
Hélène SIBIRIL
Bravo à Arnaud pour son article sur l'excision.
Dominique de Paris
Merci pour votre réponse claire. Je constate à la lecture des différents articles que les sujets traités le sont fort bien et riches en informations pour quelqu'un qui s'intéresse à l'Egypte et aime ce pays.Continuez ainsi!
REPONSE A LA LECTRICE DE PARIS
REPONSE D'ALIF : non, nous ne disposons pas de chiffres précis selon les confessions. Le problème de l'excision est un phénomène qui dépasse le clivage des religions, parce que profondément ancré dans des traditions plus anciennes. Les religions l'ont ensuite soit "récupérée", soit tout simplement ignorée - lui octroyant ainsi une légitimité implicite. On ne peut donc pas dire que cela concerne surtout les Coptes d'Egypte. L'excision concerne les confessions des pays dans lesquels elle était déjà implantée, pratiquée depuis longtemps. Ainsi la retrouve-t-on dans des pays tels que Djibouti (population très métissée et mélanges d'Islam et de croyances tribales locales, comme le peuple Afar par exemple), en Ethiopie (majorité orthodoxe) ou en Afrique de l'Ouest (Islam, église catholique, animistes....) Quant aux moyens de lutte, ils dépendent beaucoup de la volonté. Or, cette volonté semble bien exister, du côté des officiels, depuis quelques années. Officiels de l'Etat, officiels des deux grandes religions d'Egypte. Malgré tout, le pays n'a toujours pas ratifié le Protocole de Maputo, par exemple. Il ne semble pas qu'il y ait de groupes de pression dédiés à la défense de l'excision. La persistence des traditions tient lieu d'obstacle principal et d'instrument d'auto-pression sur les individus. A titre personnel, ayant travaillé sur le sujet ailleurs en Afrique, j'ai pu constater la difficulté d'aborder de telles questions traditionnelles, malgré un engagement total des autorités sanitaires et politiques...
Anne
J'ai des amis egyptiens coptes qui lorsque l'on aborde le sujet que ces pratiques n'existent plus.. pourtant c'est faux.. il me semble que tant que l'hypocrisie existera par rapport à ces excisions, le gouvernenment egyptien aura beau faire des lois, elles ne seront pas respectées.. il faudrait une prise de conscience collective et on en est trés loin.. trop de survivances culturelles indéracinables...
Béatrice
J'ai entendu dire à plusieurs reprises que Néfertiti aurait été excisée. Quelle preuve ? Aucune, puisqu'à ce jour sa momie n'a pas été retrouvée. Mais cette pratique ancestrale semble avoir été importée en Egypte par les pharaons noirs et touche donc toutes les religions pratiquées dans ce pays.
MADIHA
BONJOUR DEJA ET JE TIENS A DIRE QUE CETTE PRATIQUE HORRIBLE là n'a pas contaminé tous le pays elle était plutot vers l'extrème sud de l'Egypte OK !!! et HAMDOLELLAAH ELLE A DISPARU DANS CE TERRITOIRE , IL N'Y A PLUS D'excision là bas et si il reste des gens qui le pratique ils sont jugés et arrétés ..et à propos de cette soi-disante carte de l'Afrique je demande d'ou elle est tiré et qui l'a faite PARCE QUE LES POURCENTAGES SONT TOTALEMENT FAUX ..JE NE DIS PAS QUE L'EXCISION N'A JAMAIS EXISTé AU CONTRE IL FAUT LA RAPPELER SANS CESSE POUR LA STOPPER DIFINITIVEMENT !!!ET JE RAPELLE AUSSI QUE L'ISLAM N'AUTORISE PAS CETTE PRATIQUE ANCéSTRALE ET CONTRE LES DROITS DE LA FEMME !!!

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