Inondée mais assoiffée, le paradoxe de l’eau en Egypte
Le 18-02-2007 par Arnaud Saint Jean
Invité du Centre Français de Culture et de Coopération, le géographe Habib Ayeb souligne les inégalités d’une Egypte baignée d’eau, mais qui ne la distribue pourtant pas de façon équitable.
En couleurs, les inégalités sautent mieux aux yeux. Devant une assemblée attentive, réunie à l’auditorium du CFCC de Mounira, Habib Ayeb explique la carte qu’il projette au mur : "selon le dernier recensement de 1996, 4% de la population urbaine en Egypte n’a pas accès à l’eau potable. Pour les ruraux, ce taux atteint les 30%. Pire, 62% de la population rurale n’a aucun point d’eau à domicile." Comprenez que presque 2/3 des paysans égyptiens n’ont pas de robinet à la maison.
En spécialiste des ressources hydrauliques – il est chercheur et enseignant aux universités de Paris 8 et AUC du Caire – Habib Ayeb insiste sur les définitions : "Quand on parle d’accès à l’eau potable, cela signifie que la personne doit se trouver à moins d’un kilomètre, ou moins d’un quart d’heure d’un point d’eau. Cette définition ne prend en compte ni les conditions d’accès, ni le contexte social, économique ou juridique entourant ce point eau". En clair, avoir officiellement accès à l’eau ne garantit pas que l’on puisse en profiter.
La meilleure est la plus pauvre Un paradoxe de plus dans l’exposé du chercheur, intitulé "l'eau et la terre en Egypte rurale : droit, accès et pauvreté". C’est d’ailleurs par la plus flagrante des contractions que la conférence débute : "Quand on évoque l’agriculture égyptienne, on parle d’une des agricultures plus développées au monde. Une agriculture parmi les plus rentable, par personne ou surface. Mais l’on évoque aussi une des paysanneries les plus pauvres. Une population de 3 millions de personnes, soit environ 15 millions d’Egyptiens qui en vivent plus ou moins directement".
Selon Habib Ayeb, la première pauvreté des paysans Egyptiens est la difficulté d’accès à la terre. "Mais quand on sait que cette terre, pour nourrir, a besoin d’eau…" Difficilement chiffrable, la pauvreté en Egypte oscillerait de 25 à 50% selon les sources. "Elle de toute façon d’au moins 60% en campagne et le manque d’eau en est l’un visages."
Ce constat dramatique devient cruel, face à la réalité du terrain. Car l’Egypte ne manque pas d’eau. "Et je vous garantis qu’elle n’en manquera toujours pas dans 100 ans", insiste-t-il. "Quiconque s’est baladé en campagne en est revenu les chaussures boueuses". Certes, le Nil reste l’unique source d’eau du pays, mais celle-ci semble intarissable et suffisante.
Rendre l'eau plus chère que l'essence "Mais alors, pourquoi ce manque d’accès effectif ?" Comme agacée par cette contradiction de trop, la question a fusé de l’assemblée. Le spécialiste avoue son impuissance : "Je n’ai pas la réponse, je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment ce pays, avec ses barrages, ses grands ponts, ses tunnels, un des meilleurs réseaux routiers de la région, n’est pas capable d’équiper chaque foyer avec au moins un robinet."
Un instant de réflexion, et le ton se fait revendicateur. "Ce que je pense, c’est que certaines catégories sociales ne comptent pas pour les décideurs de ce pays. Et que certains fondamentaux ne font pas partie de leurs priorités. Pourtant, l’accès à l’eau potable doit être considéré comme un droit humain à part entière. Il faut garantir l’accès à l’eau jusqu’au recouvrement des besoins. Ensuite, par contre, l’eau devrait être taxée pour éviter le gaspillage. Une fois tous les besoins comblés, elle devrait même être plus chère que l’essence"
TOUT SAVOIR - Visitez le site de la Sakia Association for Water in Society and Environment
AUTOUR DU SUJET - Sarando : les sans terre attendent toujours
Commentaires
Corrine
C'est une honte! Pourtant le gouvernement aurait tout intérêt à distribuer l'eau à tout le monde. Il en gagnerait un peu plus de popularité.
henri de grandmaison
J'ai apprécié votre article sur l'eau,; question primordiale qui va se poser au monde entier dans quelques années et qui sera source de conflits si les gouvernements ne trouvent pas de solution. L'exemple le plus inquiétant est celui qui concerne Israël et ses voisins. Bravo pour vos chroniques, continuez à nous donner des éclairages inédits sur l'Egypte.

rss