Sarando : les sans terre attendent toujours
Le 28-01-2007 par Arnaud Saint Jean
Le verdict du procès des paysans du village de Sarando a une nouvelle fois été reporté. Devenu le symbole de la lutte des petits paysans contre les grands propriétaires pour leur droit à la terre, le procès traîne depuis deux ans déjà.
Une nouvelle fois, le tribunal de Damanhour, dans le delta du Nil, a attiré une foule agibruyante. Lundi dernier, militants paysans, activistes des Droits de l'Homme et journalistes assistaient à une énième session du procès dit "de Sarando". Une nouvelle fois, les avocats des 26 paysans accusés auront souligné la violence employée lors des faits, les arrestations arbitraires et les conditions désastreuses de détention. Les forces de police, présentes dans la cour du tribunal, auraient empêché des parents d'accusés et des militants de pénétrer dans la salle d'audience. Après trois heures de délibération, l'audience a été levée et la sentence reportée au 19 mars.
Jacqueries modernes L’affaire remonte à janvier 2005, quand Salah Nawar, un riche propriétaire agricole qui avait vu ses terres confisquées par la réforme agraire de Nasser dans les années 50, décide de récupérer ses biens. Après différentes tentatives reboutées par la justice civile, Salah Nawar décide d’employer les grands moyens, mobilisant pas moins d’une centaine d’hommes de main pour déloger les petits exploitants. Les paysans répondent aux violences et la confrontation tourne à la bataille rangée. Un membre de la famille Nawar est tué, des dizaines de paysans arrêtés. Ceux qui évitent l’arrestation sont en fuite, laissant femmes et enfants au village et champs en friches.
Présumé coupable Depuis, 26 paysans et leur avocat, Mohammed Abd al Aziz Salama, sont jugés par la Haute Cour de Sécurité de Damanhour, inculpés de rassemblement illégal, coups et blessures ayant entraîné la mort et assauts contre les forces de l’ordre. Leur avocat, lui, doit répondre d’incitation à la rébellion. Le procureur a déjà annoncé la couleur, se disant convaincu de la culpabilité de Mohammed Salama. L’avocat de 25 ans et les paysans – dont 7 femmes – encourent plusieurs années de détention. Face à la Haute Cour de Sécurité, les accusés n’ont le droit à aucune procédure d’appel. Autour de l’organisation Land Center for Human Rights, des avocats prennent bénévolement la défense des paysans de Sarando.
Une libéralisation douloureuse Plus médiatisée que les autres, l’affaire symbolise les nombreux cas litiges, parfois très violents, liés à la libéralisation agricole. Selon la Ligue des Paysans révolutionnaires, 4500 procès semblables seraient en attente. Depuis 1992 et une loi remettant en cause la réforme agraire de Nasser, le monde agricole égyptien est en pleine mutation. Bien décidé à s’ouvrir à l’économie de marché, le gouvernement décide ainsi que les prix pourront être à nouveau fixés par les propriétaires, avec une libéralisation totale dès 1997. Si la loi autorise les anciens propriétaires à récupérer leur terres séquestrées, ils doivent en théorie proposer prioritairement aux exploitants de les racheter. Face aux prix libérés, qui explosent et sont multipliés rapidement par dix, les petits paysans ne peuvent payer et perdent leurs lopins. En guise de lot de consolation, le gouvernement leur propose d’aller cultiver les nouvelles terres gagnées ailleurs sur le désert. Mais pour ces paysans convaincus – souvent à juste titre – d’être les propriétaires de leurs terres, il s’agit d’expropriation pure et dure.
Bénéficiant d’un flou juridique et de complicités bien armées, les propriétaires n’hésitent pas à enrôler des hommes de main, quand ce n’est pas la police qui se charge de déloger les paysans. Toujours selon le Land Centre for Human Rights, les différents affrontements entre propriétaires et paysans auraient fait 171 morts et 945 blessés entre 2000 et 2004.
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INTERVIEW - François Ireton, chercheur au CNRS et spécialiste du monde agricole égyptien, explique les caractéristiques de la libéralisation agricole et ses conséquences parfois dramatiques.

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