Henry Laurens: Europe et monde musulman, entre rencontres et oppositions
Le 28-01-2007 par Guillaume de Dieuleveult
À l’occasion du Salon du livre du Caire, Alif publie des extraits de la conférence donnée par Henry Laurens le 25 janvier dernier au CFCC. Thème : la « dynamique des rencontres et des oppositions » entre Europe et monde musulman aux XIX° et XX° siècles.
Henry Laurens est titulaire au collège de France de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe. Docteur d’Etat , agrégé d'histoire et diplômé d'arabe littéraire à l’Inalco, il est considéré comme un spécialiste du Moyen-Orient. Il a accepté de publier la conférence de jeudi dernier dans Alif. Morceaux choisis d’un texte d’une grande clareté.
Affrontements et échanges.
"Jusqu’au XVIIIe siècle, la dynamique des relations entre le monde musulman peut être définie simultanément comme étant des affrontements et des échanges. L’affrontement peut être caractérisé par une série de phases d’offensives et de contre-offensives des deux camps dans l’espace méditerranéen et à partir du XVIe siècle dans l’océan Indien. Les échanges ont joué un rôle croissant à partir des croisades avec un rôle majeur des républiques marchandes italiennes puis à partir du XVIIe des grands États européens (chambre de commerce de Marseille, Levant Company anglaise). En même temps, les Occidentaux ont redécouvert la pensée antique à partir des textes arabes. À partir du XVIIe siècle, ils se sont intéressés à la littérature orientale qu’ils ont fait entrer dans une littérature universelle en voie de constitution (traduction des Mille et une nuits). Enfin les techniques ont circulé dans l’espace méditerranéen comme le montrent les vocabulaires des différentes langues. On peut dire que globalement et en dépit des frontières mouvantes, on se trouve dans une position d’équilibre jusqu’au début du XVIIIe siècle."
Au XIX° : les pays musulmans sous la tutelle de l’Europe.
"Au XIXe siècle, la puissance de l’Europe ne fait que prendre encore plus de force. Avec la révolution industrielle, on entre dans un processus permanent de destruction créatrice des formes anciennes et de révolutions techniques périodiques : la machine à vapeur, l’électricité, le moteur à explosion…
L’hyperpuissance européenne étend dès lors chaque jour sa domination. Elle est soit directe avec l’achèvement de la constitution de l’Empire britannique des Indes, la conquête française de l’Algérie, les indépendances croissantes des pays balkaniques chrétiens, la progression russe dans le Caucase et en Asie centrale. Elle est indirecte en mettant sous tutelle de fait les pays musulmans indépendant par l’extension abusive des privilèges capitulaires là où ils existaient déjà (Empire ottoman) et en les établissant là où ils n’existaient pas (Maroc, Perse)."
L’islam : refuge identitaire.
« Le défi européen implique une violence narcissique puisqu’il est en soi incompréhensible de voir les détenteurs de la vérité religieuse se trouver en position de subordination par rapport à des incroyants dominateurs. Les réponses à cette douloureuse interrogation sont de différentes natures. La première pose la question de l’universalité. Les nouveautés triomphantes ne sont pas européennes par nature mais universelles et donc transposables, même si c’est l’Europe qui tout au long du XIXe siècle définit l’universalité. En reprenant le discours européen sur les origines orientales de la modernité, on affirmera qu’il ne s’agit que d’un retour des sciences et techniques dans leurs pays d’origine, qu’elles ne sont pas exogènes.
La seconde réponse est de rabaisser les innovations européennes au niveau de simples techniques empruntables tout en conservant le sentiment de supériorité religieuse et morale liée à l’Islam qui devient le sanctuaire de l’identité dans un monde en changement. Progressivement on définira ainsi l’œuvre européenne ou occidentale comme matérialiste tandis que l’Orient conservera sa supériorité spirituelle. Le même discours se retrouve dans les pays de culture hindouiste et triomphera sous la forme de gandhisme et de sagesses traditionnelles orientales qui deviendront à leur tour attractives pour une fraction des populations européennes au XXe siècle (voir en ce qui concerne le domaine islamique le soufisme jouera ce rôle). »
"Problématiques d’aujourd’hui : du ressentiment aux intériorités partagées"
"Le monde musulman a retrouvé son indépendance politique dans une fragmentation étatique acceptée car elle correspond largement aux définitions nationales acquises depuis la fin du XIXe siècle. Cette indépendance a pour socle l’impossibilité contemporaine à asseoir des projets de conquêtes territoriales comme le montrent les guerres de décolonisation, les difficultés israéliennes et les échecs américains en Irak.
Cette indépendance politique ne correspond pas à une vraie indépendance économique. Les projets de développement autocentré ont échoué et la rente pétrolière a apporté avec elle plus de dégâts que de bienfaits. Dans la mondialisation en cours, le monde musulman, à quelques exceptions près, n’a pas su se doter d’une place enviable.
La question culturelle occupe une place centrale. D’un côté, le monde musulman est plus ouvert que jamais à la culture de masse mondiale et le nombre de pratiquants de langues occidentales est proportionnellement l’un des plus élevés au monde. De l’autre, le projet de reconstruction identitaire sur une base islamique se fonde sur le rejet de la pensée critique et des nouvelles émancipations occidentalo-européennes (parité féminine, légitimation de l’homosexualité). Comme au XIXe siècle, le modèle occidental reste omniprésent et imprègne de façon non-dite l’ensemble des comportements sociaux, même de façon réactive, ce qui structure implicitement toute la formulation de la pensée islamique contemporaine. L’Islam utopique des islamistes n’est pas une religion mais un contre-Occident réactif.
Le malaise contemporain prend sa force d’un immense ressentiment victimaire prenant en compte la totalité des épisodes coloniaux largement mythifiés et vécus sur le mode de la contemporanéité par l’impact de la question de la Palestine et depuis 1990 par celui de l’Irak. Le discours du « deux poids deux mesures » est la forme douce de ce ressentiment que le jihad international transforme en culture de guerre contre un Occident totalement mythifié comme étant d’essence judéo-chrétienne. En soi, la victimisation n’est pas le propre du monde musulman, elle est la dimension universelle de notre époque de mondialisation. Le ressentiment se retrouve, de façon plus adoucie, dans les autres pays ex-colonisés des autres aires culturelles même ceux qui ont réussi. Les pays nouvellement industrialisés et les pays dits émergents le vivent sur le mode de la revanche.
Il en résulte une discordance des temps. Pour la plus grande partie des Européens, l’histoire coloniale n’est plus qu’une fantaisie exotique du monde d’hier alors qu’elle est ressassée jusqu’à la nausée par les descendants des anciens colonisés y compris ceux vivant dans l’Europe actuelle. Elle sert ainsi d’instruments de mobilisation identitaire au profit de militants communautaristes.
Si le rapport n’était que de pure haine et constitutif d’une guerre des civilisations, il serait simple à analyser. Mais la culture occidentale et européenne est aussi profondément attractive et surtout toujours capable de susciter de nouvelles normes d’universalité et de comportements sociaux et corporelles, d’où le fait que le rapport véritable est toujours, selon la dynamique coloniale ancienne, d’attraction-répulsion, d’amour-haine.
De l’autre côté en Europe, la peur alimente le ressentiment. Dans leur reflux vers les métropoles les anciens colons ont apporté avec eux la peur coloniale et leur racisme de « petits blancs ». Ce sentiment s’est généralisé avec les crises économiques et la « métropolisation » des populations immigrées d’où la tendance à vouloir enfermer dans leurs identités d’origine les musulmans européens tout en regrettant leur manque d’intégration. Le rêve secret des militants de l’extrême-droite européenne est moins l’expulsion des émigrés que leur maintien dans une situation de subordination restaurant celle des sociétés coloniales de jadis. Ce phénomène est très largement social car les classes supérieures des sociétés européennes accueillent une petite fraction de « musulmans » émancipés. Il est aussi lié aux incertitudes de la construction européenne qui brouille en partie les repères identitaires d’où les réactions que suscite la question de l’entrée éventuelle de la Turquie dans l’Union européenne qui ressuscite par ailleurs une ligne de fracture construite au XIXe siècle.
De surcroît et contrairement aux États-Unis, l’Europe est largement déchristianisée. Le fait religieux en soi fait peur et les religions européennes dominantes sont considérées comme domestiquées, aussi bien par les États que par les sociétés civiles. La peur de l’Islam ne vise pas tellement l’Islam en soi que le phénomène religieux sans contrôle strict. La multiplicité des radicalismes islamiques et les « colères » successives du monde musulman depuis les versets sataniques de Salman Ruchdie alimentent cette peur qui se retrouve aussi dans la condamnation du fondamentalisme protestant américain.
Pourtant le produit de deux siècles et demi d’histoire est plus complexe. Si la logique ancienne d’affrontements et d’échanges se continue, il y a maintenant une part d’Europe dans la culture, le mode de vie et la vision de la plus grande partie des musulmans d’aujourd’hui comme il y a une part de culture musulmane chez une bonne part des Européens en raison même de l’histoire de la colonisation et des immigrations. L’étranger n’est plus totalement autre, il fait maintenant partie de son intériorité.
C’est cette intériorité partagée qui explique souvent la violence des rapports d’aujourd’hui, car elle s’exerce tout autant contre soi-même que contre les autres. La vraie condition d’un dialogue entre monde musulman et l’Europe, qui ne soit pas factice, passe par l’acceptation chez les uns et les autres de cette intériorité partagée, ce qui veut dire aussi accepter et assumer l’histoire en en rejetant le ressentiment d’une mémoire le plus souvent mythifié chez les uns et chez les autres tout en l’examinant de façon lucide. C’est admettre que les identités sont plurielles, y compris dans chacun des individus, et que la recherche de la définition de soi ne passe pas par la folie « authentitaire » qui est destruction autant de soi-même que des autres."

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