Le touk-touk, à la marge mais pas marginal
Le 10-12-2006 par Guillaume de Dieuleveult
Ce triporteur venu d'Inde bouleverse le quotidien de quartiers entiers. Le touk-touk, portrait mobile de l'Egypte d'aujourd'hui.
Arrivés en Egypte il y a seulement six ans, les touk-touks ont profondément modifié le quotidien de milliers de personnes. Dans la plus totale illégalité puisque ce triporteur n'a pas le droit de rouler sur les voies publiques. Portrait d’une petite machine qui dresse en creux un portrait de l’Egypte contemporaine, entre anarchie, libéralisme sauvage et débrouillardise.

Un petit siège à l’avant, un guidon de scooter entre les jambes du chauffeur et deux places à l’arrière. Le touk-touk est un triporteur importé d’Inde. Ultra-léger, avec son moteur deux temps et sa structure minimaliste, il révolutionne depuis six ans la vie des villages et des quartiers égyptiens situés à la marge.
Invisible au cœur des villes, le touk-touk pullule dès que l’on pénètre dans les zones intermédiaires, les friches urbaines où l’Etat est de moins en moins présent. Il suffit pour s’en convaincre d’aller faire un tour dans des quartiers marginaux du Caire, comme Omraneya, à Guiza ou à Imbaba, près de Dokki. C’est par ce quartier que le touk-touk, d’abord vendu et utilisé dans le delta, a débarqué au Caire.
Sono hurlante et drapeau du club de foot Ahly claquant au vent, Mahmoud, 19 ans, fonce dans la circulation du quartier Ezbet Ghaza, tout près d’Imbaba. Au guidon de son touk-touk pétaradant, il frôle un microbus bondé, esquive une charrette tirée par un âne, pile devant un couple de clients en klaxonnant bruyamment.
"Deux semaines après avoir terminé mes études, explique Mahmoud, je suis devenu chauffeur de touk-touk. Je travaille tous les jours de 7 heures à minuit, je gagne entre 100 et 200 livres par jour. C’est un bon métier, je roule, je ne m’embête pas." Comme Mahmoud, des milliers de jeunes égyptiens se retrouvent au guidon d’un touk-touk une fois leurs études terminées. Pour beaucoup d’entre eux, c’est une façon facile et ludique de gagner un peu d’argent, un petit boulot.
Une fructueuse promesse de "bizness"
Mais pour les plus entreprenants, le triporteur un surtout une fructueuse promesse de "bizness". C’est le cas de Mohamed, 23 ans. Avec son collier de barbe et ses cheveux gominés, Mohamed porte beau. Propriétaire de deux échoppes de T-shirts, il a lancé son affaire en achetant un touk-touk, pour 20 000 livres. Une somme sur laquelle il s’est endetté auprès d’une personnalité du quartier. L’achat a été rentabilisé au bout de sept mois. Désormais toute la famille vit grâce au triporteur. "Je le conduis de 9h du matin à 17h. Puis c’est le tour de mon père."
Chauffeurs, mécaniciens, vendeurs, usuriers : c’est toute une population de "petits" qui a trouvé une manne dans le touk-touk. On évoque déjà de nombreuses success-story, des mécanos au nez creux partis de rien et dont le compte en banque compte des centaines de milliers de livres. Au-dessus de cette population besogneuse, il y a une entreprise égyptienne : Ghabbour. L'heureux distributeur exclusif de ce triporteur fabriqué par le groupe indien Bajaj importerait 5000 touk-touks par mois. Il y a six ans, Ghabbour était au bord de la faillite. Aujourd’hui, on estime à près de 150 000 le nombre de touk-touks qui rouleraient sur les routes défoncées et les ruelles bourbeuses des friches urbaines égyptiennes. Dans la plus totale illégalité.
"Comme les frères musulmans"
"Les touk-touks, c’est un peu comme les frères musulmans, ils sont interdits mais tolérés en Egypte", explique Philippe Tastevin. Ethnologue et chercheur au Cedej du Caire, il est l’auteur d’une étude à paraître sur les touk-touks.
Interdits de rouler en Egypte, les touk-touks peuvent toutefois être importés dans le pays. Il sont d’ailleurs soumis à des taux de douanes de 40%. Mais une fois franchies les frontières, c’est l’anarchie. "L’Etat n’a jamais rien fait pour encadrer cette activité, poursuit Philippe Tastevin. Dans ces zones délaissées par les pouvoirs publics, on a l’impression que c’est l’anarchie. En fait règne l’ultralibéralisme. Le touk-touk illustre le développement de ces réseaux parallèles qui se substituent à l’Etat et fonctionnent avec des règles sauvages, des taux d’intérêts réels qui peuvent s’élever à 50% par an. Aujourd’hui les professionnels du touk-touk veulent des Lois, pour réguler la concurrence. Les élus aussi, car ils y voient une manne fiscale. Mais rien n’est fait."
La police, quand elle est présente dans ces zones, se contente de séquestrer quelques machines. Elles sont rendues contre une amende de 1500 livres.
Commentaires
M-ChR@lecteuralif.com
J'ai déjà lu cet article,d ailleurs fort interessant dans LA CROIX de Vendredi (je pense). Je n etais pas allee depuis longtemps sur magalif. C est pourtant tres facile Bon vent a votre journal. M-Ch

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