Quand les intellos fumaient des chichas qui font rire
Le 19-11-2006 par Guillaume de Dieuleveult
Plongée voluptueuse dans le Caire des années soixante-dix, "le temps du Kif" est aussi l’histoire de ces générations d’intellectuels déboussolés qui ne se sont jamais remis de la fin du Nassérisme.
Le Caire, années soixante-dix. Alors que le président Sadate tente de remettre l’Egypte sur la voie de la croissance économique, les quartiers du centre du Caire sombrent sous les décombres. C’est dans ces ruelles crasseuses, bordées de palais poussiéreux et de taudis en carton que Khayri Shalabi plante le décor de son dernier roman, "le temps du Kif".
L’histoire se déroule entre la rue Ramsès, le musée des Antiquités, le quartier Boulaq et la rue Champolion. Au cœur de ce Caire début de siècle qui fut flamboyant, un groupe de jeunes cairotes se retrouve "chez Hakim" dans une fumerie installée au milieu des ruines. L’activité préférée de ces intellectuels désabusés : fumer des gozas, des petites chichas, au-dessus desquelles on dépose du tabac mélangé à du haschich. Le petit groupe est fasciné par le serveur en chef de la fumerie, Saleh Heissa (Saleh Barouf). Personnage central de cette fresque urbaine, Saleh Heissa est un serveur nubien, géant en guenilles aux allures de monarque qui se saoule chaque semaine à l’alcool à brûler. L’homme cache un lourd secret….
Avec tendresse, l’écrivain décrit un monde boiteux et sans avenir, peuplé de miséreux qui dissolvent leur misère dans les vapeurs entêtantes du Kif. En promenant sa plume dans les rues populaires du centre du Caire, Khayri Shalabi reste fidèle à la veine réaliste de la littérature Egyptienne, telle qu’elle a été définie par Naguib Mahfouz.
Au long des pages, les petites aventures des personnages se mêlent à l’histoire égyptienne. Khayri Shalabi reprend ainsi une vieille recette qui consiste à mixer les petites histoires avec la grande. Progressivement se dessine le portrait d’une Egypte qui ne parvient pas à s’extirper des décombres du nassérisme et qui préfère oublier sa déchéance dans les volutes, le rêve et le fantasme.
L’auteur
Khayri Shalabi, écrivain autodidacte né en 1938 a attendu la trentaine avant de se lancer dans la littérature. Profondément imprégné par la rue et les manières du petit peuple du Caire, l’homme a passé de nombreuses années dans la "cité des morts", où il a partagé le quotidien des habitants de ce quartier aux marges de la ville. En 2003, les presses de l’Université Américaine du Caire lui ont remis le prix Naguib Mahfouz pour son roman Wikalat Eatiyya (l’Auberge d’Ateeya).
Le livre
"Le temps du Kif", traduit de l’arabe par Frederic Lagrange. Editions Actes Sud, collection Sindbad. 335 pages, 180 livres égyptiennes.
Publié en 2000 en Egypte, a été traduit en français en 2006.
En vente à la librairie Oum el Dounia, 3, rue Talaat Harb, près de la place Tahrir, au Caire. Téléphone : 02 396 29 25.

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